Ange qui (sou)rit, ange qui pleure

 

Les plus touchants des personnages… On leur donnerait le bon Dieu sans confession. Tels sont les anges.

 

Trois se signalent particulièrement dans les cathédrales françaises — deux parce qu’ils sourient (à Reims et à Chartres) ; un. Parce qu’il pleure (à Amiens).

Le premier est le plus célèbre.

La statue est sculptée vers 1240. Elle se trouve au portail nord de la façade occidentale. Elle est baptisée l’Ange au Sourire. Sa notoriété est relativement récente : l’œuvre est décapitée par une poutre lors de l’incendie du 19 septembre 1914 provoqué par des bombardements allemands.

La tête se brise en une vingtaine de morceaux que l’abbé Thinot ramasse et met en lieu sûr à l’archevêché de Reims. Architecte des monuments historiques, Max Sainsaulieu l’y découvre en 1915 et l’ange devient un symbole du génie français victime de la sauvagerie boche.

 

La figure est reconstituée après la victoire et, depuis 1926, remontre son énigmatique sourire à sa place d’origine.

(Photos PL)

 

Le deuxième ange souriant tient un cadran solaire à Chartres.

 

Il date du XIIe siècle, mais l’instrument est de 1528. Il est dans un contrefort à l’angle sud-ouest de la cathédrale. Peut-être se trouvait-il au trumeau du porche central du portail ouest avant d’être déplacé. Et sans doute représente-t-il, non un ange, mais un apôtre, Saint Jean le Baptiste (les pieds nus étant l’apanage de ces disciples du Christ).

Seul le dais est d’origine, l’ange et son cadran sont tous deux des copies. Les originaux, assez endommagés, se trouvent dans la crypte du sanctuaire.

 

Le sourire extatique de l’ange de Chartres enthousiasme Auguste Rodin, ainsi que le sculpteur l’écrit dans Les Cathédrales de France (1914).

« Cette fierté ! Cette noblesse ! L’Ange de Chartres est comme un oiseau perché sur l’angle de quelque haut promontoire ; comme un astre vivant dans une solitude, rayonnant sur ces grandes assises de pierre. L’opposition est vive entre ce Solitaire et les foules assemblées sous le portail, où tout est comblé de figures sculptées et mouvantes. […]

Bel être, sans sexe, sirène, Ange, tu es adorable de grâce, tu possèdes la ligne de souplesse, la ligne oblique balancée, presque de danse, équilibre que l’œil adore avec mélancolie, qui parle d’enlacement et d’instabilité !

Tu as été conçu par des cerveaux héroïques, tu es le dernier vestige d’un siècle sublime.

— Lecteurs, allez voir l’Ange de Chartres. » XII, 6

 

Changement d’expression pour le dernier ange. Celui d’Amiens pleure.

 

Cet ange pleureur est derrière le chœur. Il est l’un des symboles funéraires ornant le mausolée du chanoine Guilain Lucas de Genville (mort en 1628). L’œuvre est réalisée en 1636 par le sculpteur local Nicolas Blasset. L’angelot prend appui avec le coude sur le crâne d’un squelette, symbole de la mort.

 

Y-a-t-il d’autres anges en larmes ou qui sourit, voire qui rient dans nos cathédrales ?

 

J’ai failli en trouver un, en pierre, à Notre-Dame de Paris. Il fait partie des vestiges de la cathédrale miraculeusement mis au jour dans un sous-sol de banque du IX 4e arrondissement en 1977. C’est un ange qui sourit.

 

L’historien Alain Erlande-Brandenburg assure que « c’est le premier sourire de la sculpture médiévale » et, qu’« après lui, toute l’Europe va sourire ».  Lui esquisse son sourire au musée de Cluny, de l’autre côté de la Seine.

 

Il voisine avec un ange, pas moins minéral mais plus expressif, provenant de la priorale Saint-Louis de Poissy et date du XIIIe siècle.

 

J’en ai trouvé un autre, en bois de chêne, du XIVe siècle.

 

S’il vient d’une clôture d’autel française, c’est à New York qu’il faut aller pour l’admirer. Il se trouve aux Cloisters, département du Metropolitan Museum of Art, bâtisse abritant cinq cloîtres médiévaux vendus comme biens nationaux à la Révolution, puis démantelés, achetés bouts par bouts par un sculpteur et collectionneur américain, George Grey et acquise par John D. Rockefeller Jr pour le MET.

 

S’il en existe d’autres, l’appel est lancé.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *