Galeries des rois (mais quels rois ?)

 

Quatre cathédrales françaises s’ornent d’une galerie des rois… Ils sont seize à Chartres, vingt à Amiens, vingt-huit à Paris et cinquante-six à Reims. Mais qui sont-ils ?

Galerie des rois, Chartres
Galerie des rois, Amiens (partie centrale)
Galerie des rois, Paris
Galerie des rois, Reims (façade)

 

Les révolutionnaires ont une idée tranchée : ce sont les honnis souverains français et ils méritent la décapitation.

Mais non, ce sont les rois de Juda. Qui ça ? Les descendants de Jessé et ancêtres humains de Marie et de Jésus. Cet ensemble souligne que Marie, vraie femme, née de la race humaine, engendre Jésus, vrai homme et vrai Dieu.

Ainsi, jouant leur rôle de livres d’images, les cathédrales représentent la généalogie terrestre du Christ. L’arbre de Jessé est un motif fréquent dans l’art chrétien dès le XIIe siècle.

Chartres, Arbre de Jessé

 

Cet assaut de culture doit clouer le bec des révisionnistes.

Pas si vite ! Sans s’écharper, les spécialistes étalent leurs désaccords. La logique veut que les galeries des rois renvoient à la Bible. Les cathédrales sont des édifices religieux érigées pour l’édification du bon peuple. Seulement, le populo d’alors est plus familier de ses dirigeants que des Hébreux. Les textes saints ont beau réciter la lignée, ça rentre moins bien que la table de multiplication — je ne nie pas mes anachroniques références : Jessé (Isaï), David, Salomon, Roboam, Abia, Asa, Josaphat, Joram, Ozias, Joatham, Achaz, Ézechias, Manassé, Amon, Josias, Jechonias, Salathiel, Zorobabel, Abiud, Éliakim, Azor, Sadok, Achim, Éliud, Éléazar, Matthan, Jacob, Joseph — « l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ », précise Matthieu à l’ouverture de son Évangile.

 

Le vulgum pecus ne s’embarrasse pas de finasseries : « vès là Pépin, vès là Charlemaine », lit-on dans les XXIII manières de vilains, manuscrit de 1284 citant un badaud devant la galerie des rois de Notre-Dame de Paris (cité par Claudine Lautier, Bulletin monumental de la Société française d’archéologie, 2011), quelques décennies après l’installation des sculptures. Jusqu’au XVIIIe siècle, cette naturalisation des souverains représentés perdure. Les iconoclastes de 1793 n’inventent rien. Le débat ne surgit qu’au siècle suivant.

Les uns assurent que les rois de France n’ont pas leur place sur les façades des cathédrales, que l’église est dédiée à la Vierge, pas à eux et que l’épiscopat plaide pour son pouvoir.

Les autres soulignent que des vitraux du XIIIe représentent des monarques laïcs, que ceux de Reims entourent Clovis à son baptême, qu’ailleurs des attributs sont bien moyenâgeux.

D’aucuns font la jonction en avançant que les statues représentent et les rois de Juda et les rois de France. La monarchie nationale n’est pas sans lien avec l’Église — le roi est christianissimus et defensor ecclesiæ, il est oint de l’huile sainte, le rituel monarchique prolongeant le biblique. Le regnum et le sacerdotium se donnent la main et l’ambiguïté est volontaire. Il y aurait continuité des rois de Juda aux Carolingiens.

 

Et pour mettre tout le monde d’accord, il y a la place pour les deux lignées quand, comme à Reims et à Chartres, il y a deux galeries des rois !

 

A Paris, le comité révolutionnaire de la section de la Cité peut donc avoir tort de détruire des œuvres d’art mais il ne se trompe en démolissant les emblèmes royaux dans sa volonté d’abolir les « signes de féodalité » et de « la superstition ».

L’entrepreneur Varin construit trois échafaudages pour atteindre les statues de 3,5 mètres, qui sont descellées, mutilées, pour qu’elles puissent passer à travers la colonnade, puis « jetées dans le parvis au moyen de bascules », crevant le pavé qu’il faudra réparer, ainsi que nous l’apprend la facture qu’il présente… Les corps décapités des rois de Judée servent de bornes au marché au charbon de Paris. Un dessin l’atteste.

Dessin, Pernot, 1840

 

On perd alors leur trace, mais il doit y avoir un dieu des archéologues : une trouvaille est faite en 1977. Alors que des travaux sont effectués dans un sous-sol de la BFCE de la rue de la Chaussée d’Antin lors de la construction de son coffre-fort, les ouvriers voient surgir vingt-et-une têtes de pierre. Elles proviennent de la Galerie des Rois et — avec leurs traces de polychromie (du rose sur les pommettes, du rouge pour les lèvres, du noir pour les sourcils, etc.) — font aujourd’hui la fierté du musée de Cluny.

 

Alors, qui sont les vingt-huit représentés sur Notre-Dame de Paris ? Descendants de Jessé ou rois de France jusqu’à Philippe-Auguste ? Les statues dues à Eugène Viollet-Le-Duc au XIXe siècle sont ce qu’on appelle des pastiches. Et l’une d’elles a le visage de l’architecte lui-même.

 

C’est le huitième à partir de la gauche et le fat avait caché son identité sous une couche de plâtre qu’un nettoyage a révélée.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

 

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