Guerre aux démolisseurs

 

Pour l’indignation de Victor Hugo, il y eut un avant Notre-Dame de Paris

Il n’a pas trente ans quand il publie son roman, mais c’est dès ses 23 ans qu’il écrit Guerre aux démolisseurs.

Il a été témoin des ravages et destructions infligés aux trésors architecturaux médiévaux par les spéculateurs, qui les acquièrent pour une bouchée de pain lors de leur vente comme biens nationaux et réalisent immédiatement leurs bénéfices en les détruisant pierre à pierre pour les revendre comme matériaux de construction.

On les a baptisés « la bande noire ». Et c’est à 21 ans, décidément précoce, que le génie de son siècle publie un poème éponyme.

Le poète y clame son attachement aux murs, créneaux, tourelles, remparts, fossés, colonnes, châteaux, couvents, cloîtres, salles antiques, églises, parvis, manoirs, temples, palais, chapelles, donjons, monastères — Hugo se délecte toujours des accumulations !

Quatre vers commencent par « J’aimais ». L’imparfait ne dit pas que c’est révolu pour lui mais que l’objet de son amour n’est plus. « O Français, respectons ces restes ! », conclut-il dans la première partie tandis que la seconde donne, semble-t-il, la parole à la bande noire : « Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne / Nous ne gardons que l’avenir. »

 

Dans Guerre aux démolisseurs, Hugo fustige l’indifférence, voire la complicité des institutions administratives qui laissent faire sans réagir ces destructions criminelles du patrimoine et exige le vote d’une loi pour la protection patrimoniale.

En 1832, il reprend son pamphlet dans La Revue des Deux Mondes. Qu’y clame-t-il ? « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. » ; « Une loi suffirait ; qu’on la fasse. » ; « Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde ; c’est donc dépasser son droit que de la détruire. »

 

Comment ne pas songer aux débats nés de l’Incendie qui a mis en lumière des risques pas moins graves que ceux des spéculateurs et des indifférents ?

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

Odes et ballades, 1823

La Bande noire

Voyageur obscur, mais religieux, au travers des ruines de la patrie… je priais.

Ch. Nodier.

 

I

 

« O murs ! ô créneaux ! ô tourelles !

Remparts ! fossés aux ponts mouvants !

Lourds faisceaux de colonnes frêles !

Fiers châteaux ! modestes couvents !

Cloîtres poudreux, salles antiques,

Où gémissaient les saints cantiques,

Où riaient les banquets joyeux !

Lieux où le cœur met ses chimères !

Églises où priaient nos mères,

Tous où combattaient nos aïeux !

Parvis où notre orgueil s’enflamme !

Maisons de Dieu ! manoirs des rois !

Temples que gardait l’oriflamme,

Palais que protégeant la croix !

Réduits d’amour ! arcs de victoires !

Vous qui témoignez de nos gloires,

Vous qui proclamez nos grandeurs !

Chapelles, donjons, monastères !

Murs voilés de tant de mystères,

Murs brillants de tant de splendeurs !

O débris ! ruines de France,

Que notre amour en vain défend,

Séjours de joie ou de souffrance,

Vieux monuments d’un peuple enfant !

Restes, sur qui le temps s’avance !

De l’Armorique à la Provence,

Vous que l’honneur eut pour abri !

Arceaux tombés, voûtes brisées !

Vestiges des races passées !

Lit sacré d’un fleuve tari !

Oui, je crois, quand je vous contemple,

Des héros entendre l’adieu ;

Souvent, dans les débris du temple,

Brille comme un rayon du dieu.

Mes pas errants cherchent la trace

De ces fiers guerriers dont l’audace,

Faisait un trône d’un pavois ;

Je demande, oubliant les heures,

Au vieil écho de leurs demeures

Ce qui lui reste de leur voix.

Souvent ma mure aventurière,

S’enivrant de rêves soudains,

Ceignit la cuirasse guerrière

Et l’écharpe des paladins ;

S’armant d’un fer rongé de rouille,

Elle déroba leur dépouille

Aux lambris du long corridor ;

Et, vers des régions nouvelles,

Pour hâter son coursier sans ailes,

Osa chausser l’éperon d’or.

J’aimais le manoir dont la route

Cache dans les bois ses détours,

Et dont la porte sous la voûte

S’enfonce entre deux larges tours ;

J’aimais l’essaim d’oiseaux funèbres

Qui sur les toits, dans les ténèbres,

Vient grouper ses noirs bataillons

Ou, levant des voix sépulcrales,

Tournoie en mobiles spirales

Autour des légers pavillons.

J’aimais la tour, verte de lierre,

Qu’ébranle la cloche du soir ;

Les marches de la croix de pierre

Où le voyageur vient s’asseoir ;

L’église veillant sur les tombes,

Ainsi qu’on voit d’humbles colombes

Couver les fruits de leur amour ;

La citadelle crénelée,

Ouvrant ses bras sur la vallée,

Comme les ailes d’un vautour.

J’aimais le beffroi des alarmes ;

La cour où sonnaient les clairons ;

La salle où, déposant leurs armes,

Se rassemblaient les hauts barons ;

Les vitraux éclatants ou sombres ;

Le caveau froid où, dans les ombres,

Sous des murs que le temps abat,

Les preux, sourds au vent qui murmure,

Dorment, couchés dans leur armure,

Comme la veille d’un combat.

Aujourd’hui, parmi les cascades,

Sous le dôme des bois touffus,

Les piliers, les sveltes arcades,

Hélas ! pendent leurs fronts confus ;

Les forteresses écroulées,

Par la chèvre errante foulées,

Courbent leurs têtes de granit ;

Restes qu’on aime et qu’on vénère !

L’aigle à leurs tours suspend son aire,

L’hirondelle y cache son nid.

Comme cet oiseau de passage,

Le poète, dans tous les temps,

Chercha, de voyage en voyage,

Les ruines et le printemps.

Ces débris, chers à la patrie,

Lui parlent de chevalerie ;

La gloire habite leurs néants ;

Les héros peuplent ces décombres ; –

Si ce ne sont plus que des ombres,

Ce sont des ombres de géants !

O Français, respectons ces restes !

Le ciel bénit les fils pieux

Qui gardent, dans leurs jours funestes,

L’héritage de leurs aïeux.

Comme une gloire dérobée,

Comptons chaque pierre tombée ;

Que le temps suspende sa loi ;

Rendons les Gaules à la France,

Les souvenirs à l’espérance

Les vieux palais au jeune roi ! »

II

— Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poète :

Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux

Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,

Ne les suivra longtemps des yeux !

Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,

Gardiens d’un passé qu’on outrage,

Ah ! fuyez ce siècle ennemi !

Croulez, restes sacrés, ruines solennelles !

Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles

D’un camp pour jamais endormi ?

Ou plutôt, — que du temps la marche soit hâtée.

Quoi donc ! n’avons-nous point parmi nous ces héros

Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,

Que les morts ont eu pour bourreaux ?

Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme !

Gloire à ces braves ! Sparte et Rome

Jamais n’ont vu d’exploits plus beaux !

Gloire ! ils ont triomphé de ces funestes pierres,

Ils ont brisé des os, dispersé des poussières !

Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !

Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ?

Tout joyeux du néant par leurs soins découvert,

Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,

Comme ils n’avaient qu’un ciel désert ?

Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,

Leur main peut-être, en sa racine,

Frappait quelque auguste arbrisseau ;

Et, courant en espoir à d’autres hécatombes,

Leur sublime courage, en attaquant ces tombes,

S’essayait à vaincre un berceau ?

Qu’ils viennent maintenant, que leur foule s’élance,

Qu’ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris !

Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :

Des ruines et des débris.

Qu’ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;

Qu’ils assiègent ces tours désertes ;

Un tel triomphe est sans dangers.

Mais qu’ils n’éveillent pas les preux de ces murailles ;

Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles

Les prendraient pour des étrangers !

Ce siècle entre les temps veut être solitaire.

Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs.

Non, qu’il ne reste rien des vieux jours sur la terre ;

Il n’en reste rien dans nos cœurs.

Cet héritage immense, où nos gloires s’entassent,

Pour les nouveaux peuples qui passent,

Est trop pesant à soutenir ;

Il retarde leurs pas, qu’un même élan ordonne.

Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne

Nous ne gardons que l’avenir.

 

Qu’on ne nous vante plus nos crédules ancêtres !

Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits.

Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres,

Et nous assassinons les rois –

Hélas ! il est trop vrai, l’antique honneur de France,

La Foi, sœur de l’humble Espérance,

Ont fui notre âge infortuné ;

Des anciennes vertus le crime a pris la place ;

Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface

Le seuil d’un temple abandonné.

Quand de ses souvenirs la France dépouillée,

Hélas ! aura perdu sa vieille majesté,

Lui disputant encor quelque pourpre souillée,

Ils riront de sa nudité !

Nous, ne profanons point cette mère sacrée ;

Consolons sa gloire éplorée,

Chantons ses astres éclipsés ;

Car notre jeune muse, affrontant l’anarchie,

Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie

De la poudre des temps passés.

 

 

 

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