Le bleu de Chartres (et celui d’Amiens)

 

Il ne devrait pas s’appeler ainsi… Il y a usurpation car l’histoire commence près de Paris et que la cathédrale beauceronne n’a fait que suivre. Certes, avec des résultats admirables.

 

Quand il fait reconstruire l’église abbatiale de Saint-Denis, en 1140, l’abbé Suger est chromophile. L’époque est jusqu’alors chromophobe : la couleur, synonyme d’artifice, est bannie des églises. Il veut mettre des couleurs partout pour dissiper les ténèbres au profit de la lumière, d’essence divine. Le bleu lui plaît particulièrement. Pour les vitraux, il utilise un produit coûteux, le cafre (appelé plus tard le bleu de cobalt). De Saint-Denis ce bleu va se diffuser au Mans, puis à Vendôme et à Chartres, qui immortalise son nom. Ses meilleures illustrations sont Notre-Dame de la Belle Verrière, populairement connue au XIIe siècle comme la « Vierge bleue »…

Entrée sud du déambulatoire.

 

… et L’Arbre de Jessé, vitrail.

Sous la rosace ouest.

 

Michel Pastoureau, l’historien des couleurs explique que, divinisé, le bleu se répand dans toute la société : puisque la Vierge s’habille de bleu, le roi de France en fait de même. Philippe Auguste, puis son petit-fils Saint Louis sont les premiers à l’adopter. Les seigneurs s’empressent d’imiter leur souverain. En trois générations, le bleu devient à la mode aristocratique. Le bleu rehausse les draperies, les tableaux et les enluminures.

 

Cette couleur divine stimule l’économie. La Flandre, l’Angleterre ou l’Italie, qui produisent des draps, réclament du bleu.

(Photo Benjamin Teissèdre)

 

On s’arrache la guède dont les prix explosent. C’est une plante herbacée utilisée comme colorant artisanal. Les paysans tirent de ses feuilles vertes et de ses fleurs jaunes un pigment bleu. Sa culture devient industrielle et fait la fortune de régions comme la Thuringe, la Toscane, le Languedoc et… la Picardie.

 

Dans la Somme, c’est l’effervescence grâce à la « waide », son nom picard, ou « pastel des teinturiers ».

(Photo AS Flament, CRTP)
(Photo Peggy Coopman)

Les bénéficiaires sont les bourgeois qui en font commerce. Enrichis, les marchands de guède financent 80 % de la cathédrale d’Amiens. Signe qui ne trompe pas : la chapelle axiale de la Vierge est dédiée à l’origine à « Notre-Dame drapière ». Le soubassement de la façade occidentale est décoré de fleurs de waide. Des statues, notamment sur le flanc sud de la cathédrale, rendent hommage aux waidiers et à Saint-Nicolas, le patron des teinturiers.

C’est l’âge d’or du bleu.

 

Le rouge, alors couleur dominante et noble, pique un fard. À Strasbourg, les marchands de garance, la plante qui donne le colorant rouge, sont furieux. Ils soudoient même le maître-verrier chargé de représenter le diable sur les vitraux pour qu’il le colorie en bleu, afin de dévaloriser leur rival.

 

La Guerre de Cent ans met à mal les échanges entre la France et l’Angleterre. L’Amiénois souffre. Mais c’est la découverte des Amériques qui donne le coup de grâce. La culture de la waide est supplantée par l’indigo, vingt fois plus dense que le pastel et d’un emploi plus aisé. Des mesures de protection sont bien mises en œuvre, comme la prohibition de son importation par Henri IV en 1609 sous peine de mort. En vain. Comme le dit Jacques-Marie Vaslin, de l’université d’Amiens, « la découverte du nouveau monde sonne le glas de la guède ».

 

L’angelot d’Amiens n’a plus que ses yeux pour pleurer.

 

Cet ange pleureur orne le mausolée du chanoine Guilain Lucas de Genville (mort en 1628), fondateur d’une Maison de Charité, également appelée « École des enfants bleus ».

 

Quant à Notre-Dame d’Amiens, elle s’est naturellement teinte en bleu quand je suis allé la voir en juin.

(Photo PL)

 

Par solidarité, mes yeux sont bleus.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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