Les hôtels de Dieu à l’ombre des cathédrales

 

Au départ, le latin hospes, hospitis, celui qui donne ou reçoit l’hospitalité, l’accueillant et l’accueilli. Je ne connais pas d’autres mots ayant en même temps un sens et son opposé (Oste est créé au XIIe siècle).

 

Le mot donne « hôtel » (bas latin hospitale (cubiculum) XIe, (chambre) pour les étrangers) ; hôpital (bas latin hospitalis (domus), (maison) hospitalière) XIIe ; « hospice » (latin hospitium, hospitalité ; hospise, refuge, XIIIe).

 

En vieux français Hôtel Dieu signifie l’hôtel de Dieu.

À Paris, le bon Dieu reçoit chez lui depuis 651, quand Saint-Landry, vingt-huitième évêque de la cité fonde cette maison hospitalière. Le pays est dirigé par Clovis II, fils de Dagobert. Mille trois cent soixante-huit ans plus tard, l’établissement est toujours là, à l’ombre de la cathédrale Notre-Dame, plus ancien hôpital de la capitale. Il est même, jusqu’à la Renaissance, le seul, peut-être le premier de l’Europe occidentale.

 

Au Moyen Âge, les hôtels Dieu — comme le nom le suggère — sont fondés et contrôlés par les évêques et administrés par le chapitre. L’Église se veut charitable en y donnant asile aux indigents. Tous les malheureux sont accueillis pour être hébergés, protégés et soignés : pauvres, vieillards impotents, infirmes, malades, enfants trouvés déposés à la porte, sans compter les pèlerins. L’âme y est autant traitée que le corps. Alors, la médecine est sommaire, à base de sirops, bains et saignées. Des apothicaires sont à l’œuvre avec les jardins botaniques qui fournissent des plantes médicinales. Le temps nécessaire est accordé à la confession, à la communion, aux offices. La charité est gothique.

À Paris, d’abord sous autorité religieuse exclusive, l’Hôtel-Dieu est géré dès 1505 par l’autorité municipale et apparaissent médecins et chirurgiens, appelés barbiers. Le pouvoir royal prend le pas sur l’autorité de l’évêque. Les hôtels Dieu sont moins en odeur de sainteté. En 1662, un édit de Louis XIV ordonne la création d’un hôpital dans chaque ville et gros bourgs du royaume « pour y loger, enfermer et nourrir les pauvres mendiants invalides, natifs des lieux ou qui auront demeurés pendant un an, comme aussi les enfants orphelins ou nés de parents mendiants ». Plus l’hôpital se médicalise, plus la présence religieuse s’affaiblit dans les hôtels Dieu.

L’ensemble du système craque sous la pauvreté, la surpopulation, et l’absence d’hygiène. L’État multiplie les enquêtes et dresse des états des lieux. En 1777, une commission nommée par le ministre Necker compte 105 000 hospitalisés dans le Royaume, dont 40 000 infirmes ou vieillards, 40 000 enfants trouvés, et 25 000 malades, auxquels il faut ajouter 6 000 malades dans les hôpitaux militaires.

En 1788, le chirurgien Jacques Tenon publie son Mémoire sur les hôpitaux de Paris. Le constat est calamiteux, en particulier pour l’Hôtel-Dieu, mal situé, resserré, surchargé, dangereux, insalubre et mortel « Il n’est pas dans l’univers, de maison de malades qui, aussi importante par sa destination, soit cependant par ses résultats, aussi funeste à la société ».

Le glas sonne pour les hôpitaux religieux d’autant qu’en 1772, dans une nuit de décembre, un incendie spectaculaire a détruit en grande partie l’établissement de la capitale. La Révolution gèle les changements et, après1830, il n’y a plus de nouvelles appellations « hôtel-Dieu ».

Celui du Paris est détruit et reconstruit de 1867 à 1878. Il borde le parvis de Notre-Dame et se limite à l’Île de la Cité quand le précédent s’étendait sur la rive gauche de la Seine, le pont au Double reliant les deux bâtiments.

(Photo PL)

 

Aujourd’hui, un projet controversé prévoit de transférer un tiers de la surface hospitalière à des activités commerciales (voir ci-dessous la pétition hostile publiée en juillet dans Le Monde).

 

En attendant, en 2020, une nef provisoire va accueillir les fidèles et les visiteurs dans le jardin intérieur.

 

L’édifice de 55 mètres de long, 13,5 mètres de large et 16 mètres de haut ne sera en « aucun cas un lieu de culte » d’après le patron de Novaxia, l’entreprise qui a décroché » le contrat.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

PS 1 : Sarah Bernhardt surnomme son médecin, Samuel Pozzi, « Docteur Dieu ». Mari volage, il a de nombreuses maîtresses dont la comédienne. En 1915, il ne peut se résoudre à amputer « la Divine » victime de la gangrène et c’est un autre chirurgien qui lui coupe la jambe droite au-dessus du genou.

Le surnom vient aux oreilles de Marcel Proust, qui le transmet au docteur Cottard dont il a été l’un des modèles :

*— Vous savez, il est charmant, dit Mme Verdurin, il a un joli côté de bonhomie narquoise. Et puis il a ramené mon mari des portes du tombeau quand toute la Faculté l’avait condamné. Il a passé trois nuits près de lui, sans se coucher. Aussi Cottard pour moi, vous savez, ajouta-t-elle d’un ton grave et presque menaçant, en levant la main vers les deux sphères aux mèches blanches de ses tempes musicales et comme si nous avions voulu toucher au docteur, c’est sacré ! Il pourrait demander tout ce qu’il voudrait. Du reste, je ne l’appelle pas le Docteur Cottard, je l’appelle le Docteur Dieu ! Et encore en disant cela je le calomnie, car ce Dieu répare dans la mesure du possible une partie des malheurs dont l’autre est responsable. À la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe

 

PS 2 : Dans une tribune publiée le 11 juillet 2019 par Le Monde, quinze personnalités appellent à un débat sur le destin de l’Hôtel-Dieu dont l’histoire se confond avec celle de Notre-Dame et , proposent qu’on y implante un grand musée de la santé :

*« La décision de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) de confier la rénovation de l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité, à l’opérateur immobilier Novaxia est stupéfiante autant parce qu’il s’agit de céder un patrimoine exceptionnel à une société commerciale que par la date de cette annonce, mi-mai, un mois à peine après l’incendie de Notre-Dame.

Une précipitation étonnante alors que l’émotion est immense et que le débat est vif sur la restauration du monument. C’est un débat dont on ne peut dissocier le devenir de l’Hôtel-Dieu, tant celui-ci, qui jouxte la cathédrale, sur un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, lui est lié par plus de treize siècles d’histoire. Pourquoi cette hâte alors que le sujet est d’une importance nationale ?

L’Hôtel-Dieu, bien qu’il conserve une belle activité médicale d’hôpital de jour et de consultations, est en grande partie inoccupé. Ce sont ainsi près de 20 000 mètres carrés que récupère Novaxia pour un bail de quatre-vingts ans moyennant 144 millions d’euros, une somme qui semble faible au regard du prix du mètre carré dans ce secteur, même si de gros travaux de rénovation sont nécessaires.

Novaxia y développera des commerces et des cafés, un restaurant gastronomique, de la restauration rapide, des espaces de coworking, un « accélérateur de design en santé », des laboratoires de biotechnologies et des entreprises du secteur médical, et, pour faire bonne figure, une crèche, une résidence étudiante et une maison du handicap. Escomptant de fructueuses retombées commerciales, son président, Joaquim Azan, exultait : « Nous sommes fous de joie, c’est un lieu mythique, le berceau de Paris » (Le Monde du 19 mai).

Le lieu qu’on lui cède est assurément mythique : « Trésor de misère et de charité », l’histoire de l’Hôtel-Dieu se confond avec celle de Notre-Dame. Fondé en 651 par l’évêque parisien Saint Landry, c’est le plus ancien hôpital encore en activité dans le monde. D’innombrables malades y ont été soignés. Les rois de France l’ont doté, des générations de Parisiens lui ont consacré des legs. Témoin majeur de l’histoire de France, il a toujours accueilli des malades même sous la Terreur, pendant la Commune ou lors de la libération de Paris.

Son incendie, le 30 décembre 1772, suscita un choc considérable, lointain écho du drame récent de Notre-Dame, qui, symboliquement, relie les deux édifices, d’autant que ce sont les internes de l’Hôtel-Dieu qui, en 1871, sauvèrent la cathédrale d’un début d’incendie allumé par des communards !

Sa reconstruction à son emplacement actuel fit l’objet d’intenses débats architecturaux qui influencèrent la construction de nombreux hôpitaux dans toute l’Europe. L’Hôtel-Dieu, dont des figures majeures de la médecine ont fréquenté les salles, témoigne autant de l’histoire médicale et scientifique que de celle de la solidarité.

Pourquoi céder un tel patrimoine pour y voir se développer des activités commerciales qui n’ont rien à y faire et qui abondent déjà à Paris ? De même que Notre-Dame n’est pas la possession exclusive des catholiques, l’Hôtel-Dieu n’appartient pas seulement à l’AP-HP, mais à toute la nation. Aussi son destin doit-il être débattu en toute transparence.

L’aspect résidentiel ne pourrait-il pas être étendu à certaines catégories du personnel hospitalier ? A la place des commerces, pourquoi ne pas créer un équivalent de ce qu’est le Musée de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg ou, comme le proposait le Centre des monuments nationaux (CMN), un espace d’accueil pour expliquer aux visiteurs le monument le plus fréquenté d’Europe ?

Le CMN est légitime pour investir cet espace, comme il le fait dans l’hôtel de la Marine, place de la Concorde, un temps menacé par un projet commercial semblable.

Et l’AP-HP a aussi un superbe musée qu’elle a abusivement fermé en 2012, alors que des milliers de visiteurs, dont beaucoup d’étudiants des professions de santé, admiraient ses collections. N’est-il pas temps de rouvrir ce musée sur le site de l’Hôtel-Dieu, où il remplacerait avantageusement un restaurant de luxe ?

Si l’AP-HP ne veut plus de son patrimoine et oublie ses racines, pourquoi ne le cède-t-elle pas pour un euro symbolique à l’Etat puisque ce musée bénéficie de l’appellation « Musée de France », ce qui signifie qu’il doit bénéficier prioritairement de son aide ? Ce site transformé pourrait devenir le grand musée de la santé qui manque à Paris et qui fait l’orgueil de Londres avec la Wellcome Collection et ses centaines de milliers de visiteurs annuels : un lieu où le patrimoine serait exposé et étudié et qui aurait ainsi toute la légitimité, le passé éclairant le présent, pour qu’on y débatte des grands enjeux de santé. Un système de chaires annuelles pourrait en faire, par exemple, le lieu d’un enseignement permanent sur la santé ouvert à tous, comme un « Collège de France de la médecine ».

N’y a-t-il pas là – pour le président de la République, la maire de Paris, la présidente de la région Ile-de-France et la ministre des solidarités et de la santé – l’occasion d’un grand projet qui ferait de l’Hôtel-Dieu le symbole d’une politique de la santé humaniste et solidaire ? Associé à l’immense tâche de la restauration de Notre-Dame, prenons conscience que l’enjeu, ici, est comparable à celui naguère du projet du Grand Louvre. »

Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe ; Jean Deleuze, médecin à l’hôpital Cochin, rédacteur en chef de La Revue du Praticien Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art moderne ; André Giordan, ancien professeur à l’université de Genève ; Claude Gauvard, professeure émérite d’histoire du Moyen Age ; Adrien Goetz, membre de l’Académie des beaux-arts ; Danielle Gourevitch, ancienne directrice d’études honoraire à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) ; Antoine Grumbach, architecte urbaniste ; Jean-Michel Leniaud, directeur d’études à l’EPHE ; Eugène Michel, écrivain et président du Comité d’honneur du projet Agora ; Claude Origet du Cluzeau, économiste du tourisme ; Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse ; Arnaud Timbert, maître de conférences en histoire de l’art médiéval ; Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’université Paris-I ; Marc Viré, archéologue et historien médiéviste.

 

 

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