Pluie de plomb des gargouilles

 

Ah, les artistes ! Jamais avares d’invraisemblables inventions… Vous me direz que c’est bien la magie de la création que de rendre visible l’impossible.

 

Prenez Victor Hugo et Walt Disney. Le premier imagine par les mots et le second l’illustre par l’image du métal en fusion sortant des gouttières de Notre-Dame de Paris à l’initiative  de Quasimodo assiégé dans les tours.

 

D’abord l’écrivain — au passage, c’est la seule occurrence du mot « gargouille » dans le roman :

*Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle. Livre dixième, chapitre IV

 

Quelques lignes plus bas :

*— Par les moustaches du pape ! reprenait un narquois grisonnant qui avait servi, voilà des gouttières d’églises qui vous crachent du plomb fondu mieux que les mâchicoulis de Lectoure.

 

Et encore :

*Dans le Parvis, quelques bonnes femmes qui avaient en main leur pot au lait se montraient avec étonnement le délabrement singulier de la grande porte de Notre-Dame et deux ruisseaux de plomb figés entre les fentes des grès. C’était tout ce qui restait du tumulte de la nuit. Le bûcher allumé par Quasimodo entre les tours s’était éteint. Tristan avait déjà déblayé la place et fait jeter les morts à la Seine. Les rois comme Louis XI ont soin de laver vite le pavé après un massacre. Livre onzième, chapitre II

 

L’auteur de dessin animé, maintenant, dans Le Bossu de Notre-Dame :

 

Ah, la fiction !

 

Et si, véritablement, la réalité pouvait la dépasser ? Je confirme. La cathédrale de Reims a pour voisin le palais du Tau, résidence archiépiscopale. En le visitant, j’y ai découvert des vestiges des bombardements allemands de 1914 sur l’édifice. L’agression guerrière a mis le feu à la toiture recouverte de quatre cents tonnes de feuilles de plomb.

Le métal s’est répandu sur les voûtes et il a bien coulé par les gargouilles ajoutées par Viollet-le-Duc (comme à Paris). Quelques-unes de ces monstres de pierre la gueule pleine de plomb figé sont conservées dans le musée.

Gargouille, extincteur en prime (Photos PL)

 

Notre-Dame de Paris avait deux cents dix kilos de plomb dans la toiture et un quart de tonne dans la flèche qui ont semblablement fondu dans l’Incendie.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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