Comment j’ai fait carillonner une cathédrale

 

C’était il y a quarante ans et je m’en souviens comme si c’était hier…

A l’époque, je dirigeais la rédaction de Radio Caraïbes International en Martinique (RCI, belle expérience aussi exaltante qu’exotique). J’étais jeune et enthousiaste.

Je ressemblais à ça.

 

Un après-midi de mars 1979, par la fenêtre derrière moi, parvient une musique inhabituelle, un tintement de cloches, que je n’avais jamais entendu. Je demande à un journaliste ce que c’est et il me répond que le clocher de la cathédrale est en travaux et muet depuis des années.

Le chantier touchait à sa fin et des essais de cloches avaient lieu.

 

Saint-Louis date de 1891, époque Eiffel où les structures métalliques sont en vogue. De style néogothique et romano-byzantin, la cathédrale est fille de la révolution industrielle, exportée aux Antilles. Elle est l’œuvre de l’architecte Pierre-Henri Picq.

 

RCI était sur les hauteurs de Fort-de-France. Je saisis un magnétophone de reportage, un Nagra, saute dans ma voiture et file en ville. Entré dans l’édifice dont les cloches étaient redevenues silencieuse, je trouve le curé à qui je soumets une demande (une prière) : « Pouvez-vous les refaire sonner pour les auditeurs de RCI ? »

 

Au lieu de m’envoyer au diable, il me répond en souriant : « D’accord, mais seulement si vous effectuez l’enregistrement en haut ».

Me voilà montant dans la flèche avec ma dizaine de kilos sur l’épaule et le tintement a repris à pleine volée.

 

L’enregistrement exclusif fut diffusé dans l’édition suivante. L’histoire fit grand bruit — si j’ose dire — et l’hebdomadaire Le Naïf s’en fit l’écho :

Traduction du créole : « Tenez-vous bien. Vous n’avez pas mis un franc là-dedans. C’est l’argent de Césaire qui est là. »

 

Ce jour-là, à près de soixante mètres au-dessus du sol, j’étais au Paradis.

 

Si vous voulez entendre les cloches de Fort-de-France, voici ce qui s’est passé deux jours après l’incendie de Notre-Dame de Paris, en solidarité foyalaise.

https://www.youtube.com/watch?v=3s0BhKHDae4

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

PS : Près de la cathédrale Saint-Louis, s’élève sur la place de la Savane la bibliothèque Schœlcher, un bâtiment qui a un air de famille. Et pour cause : il a été élevé au même moment par le même architecte.

 

Célibataire et sans enfant, Victor Schœlcher, initiateur de l’abolition de l’esclavage en France, décide de léguer ses dix mille livres au Conseil général de la Martinique. Il met une condition :  cette bibliothèque doit être ouverte à tous, en particulier pour l’instruction des anciens esclaves noirs. Les Parisiens sont les premiers à l’admirer. Picq élève en effet son œuvre dans le jardin des Tuileries, en 1886. Elle est ensuite démontée et expédiées par bateau à Fort-de-France.

 

 

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