Quasimodo victime du testament de Victor Hugo

 

Jamais Paris n’a vu autant de monde sur ses pavés… Aucune foule semblable n’a depuis arpenté ses rues.

Il fallait être Victor Hugo pour provoquer ce prodige, mais ce fut post mortem, pour ses funérailles.

La question est obsédante de l’absence de Notre-Dame ce jour-là. Sans la publication, 54 ans plus tôt, de la déclaration d’amour en cent cinquante mille mots du génie littéraire à la cathédrale médiévale, l’édifice aurait disparu.

 

« Ceci tuera cela. Le livre va tuer l’édifice », prophétise Claude Frollo dans Notre-Dame de Paris. L’invention de Gutenberg effraie l’archidiacre convaincu que « la presse tuera l’église », que « l’imprimerie tuera l’architecture ».

 

En 1831, le roman a sauvé le gothique ! Le souffle hugolien a balayé les velléités de détruire Notre-Dame qui dominait l’air du temps.

 

Or, aux obsèques, le cortège ne passe pas devant celle que le défunt a si magiquement magnifié. Parti le dimanche 31 mai 1885 de la maison de l’écrivain — avenue Victor Hugo ! — ­, le cercueil est mené jusqu’à l’Arc de Triomphe. Fernand Gregh parle d’« un fleuve de peuple coula[n]t toujours plus dense ». Le cercueil est exposé toute la nuit sous l’Arc de Triomphe.

 

À 11h 30, il commence à descendre les Champs-Élysées. Direction le Panthéon, via la place de la Concorde, les boulevards Saint-Germain et Saint-Michel et la rue Soufflot. Cinq kilomètres en presque huit heures devant deux millions de personnes en ce lundi.

 

Il est inconcevable que nul n’ait pensé à ce détour qui s’imposait d’évidence. Quel empêchement s’est-il dressé ? Il est tentant de l’attribuer à Hugo lui-même qui prévient dans son testament qu’il « repousse » — il se reprend en ajoutant qu’il « refuse l’oraison de toutes les églises ».

 

Pleine est la pleuraison du peuple qui se presse. « Des ouvriers se découvrirent respectueusement, des vieillards se mirent à pleurer silencieusement, des grandes dames coudoyant des femmes du peuple s’unirent à elles dans un même sentiment de désespoir », écrit Gil Blas.

Paris s’est tendu de noir comme la « une » du Rappel, journal fondé à son initiative.

 

Du journal de Clemenceau à celui de Vallès en passant par l’organe catholique, la presse est unanime pour saluer Hugo.

 

Déjà, à la mort du géant des lettres, les journaux avaient mesuré la dimension de la perte.

 

Plusieurs quotidiens prennent le deuil en entourant leur première page d’un filet noir.

   

 

Le 1er juin, voyant passer le cercueil, Gavroche est en larmes.

 

Loin de la scène, tragique et seul, dans Notre-Dame délaissée, Quasimodo pleure au-dessus de la Seine.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

Le testament de Victor Hugo :

 

31 août 1881

Dieu. L’âme. La responsabilité. Cette triple notion suffit à l’homme. Elle m’a suffi. C’est la religion vraie. J’ai vécu en elle. Je meurs en elle. Vérité, lumière, justice, conscience, c’est Dieu. Deus, Dies.

Je donne quarante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans le corbillard des pauvres.

Mes exécuteurs testamentaires sont MM. Jules Grévy, Léon Say, Léon Gambetta. Ils s’adjoindront qui ils voudront. Je donne tous mes manuscrits et tout ce qui serait trouvé écrit ou dessiné par moi à la Bibliothèque nationale de Paris, qui sera un jour la Bibliothèque des États-Unis d’Europe.

Je laisse une fille malade et deux petits-enfants. Que ma bénédiction soit sur tous. Excepté les huit mille francs nécessaires à ma fille, tout ce qui m’appartient appartient à mes deux petits-enfants. Je note ici, comme devant être réservées, la rente annuelle et viagère que je donne à leur mère, Alice, et que j’élève à douze mille francs ; et la rente annuelle et viagère que je donne à la courageuse femme qui, lors du coup d’État, a sauvé ma vie au péril de la sienne et qui, ensuite, a sauvé la malle contenant mes manuscrits.

Je vais fermer l’œil terrestre ; mais l’œil spirituel restera ouvert, plus grand que jamais. Je repousse l’oraison de toutes les églises. Je demande une prière à toutes les âmes.

Victor Hugo

Codicille – 2 août 1883

Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu.

 

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