À la basoche !

 

Un blogue se justifierait à lui tout seul pour établir la liste des mots biscornus, inattendus ou inconnus de Notre-Dame de Paris… Victor Hugo est à peine vingtenaire quand il écrit ce roman censé se passer en 1482 et son vocabulaire est plein de mots pluri-centenaires.

 

Voici les premiers qui m’ont frappé : hoqueton, surveille, connétablie, surcot, cotte-hardie, bataillard, tiretaine, sandal, chapés, papiers terriers, ténuité…

Je n’ai pas achevé le chapitre I du livre premier quand apparaît alors « basoche ».

Il y en aura dans toute l’œuvre sept occurrences dont une sous la forme « basochiens ». Hugo en parle à propos de la fête des fous.

Ça sent son médiéval à plein nez.

 

Le mot est un substantif féminin. Il désigne l’ensemble des clercs des cours de justice Tous ces juges, avocats, procureurs et gens de justice forment une communauté nommée la basoche.

L’étymologie est latine. À l’origine, la… basilique ! Basilica, c’est le palais royal, l’édifice public couvert où se rend la justice », avant de devenir église ou chapelle chrétienne.

 

Au XIIe siècle, les rois de France habitent le Palais royal de l’île de la Cité. Il se forme plus tard entre les clercs du Palais et les clercs du Châtelet une association que Philippe IV le Bel reconnaît en 1303. Il lui accorde   des privilèges particuliers.

Associés pour le plaisir, les basochiens élisent un chef qui prend le titre pompeux de roi de la basoche, a une cour, des grands officiers, des armoiries ; ce roi fait la revue de ses sujets tous les ans au Pré-aux-Clercs, et il leur rend la justice deux fois par semaine.

Avec leur goût pour les représentations théâtrales, imité des étudiants, ils jouent des soties (écrites par les Sots, pièce sur l’actualité), des farces (sans finesse mais qui font rire) et des moralités (poèmes à but religieux) qui forment le répertoire scénique médiéval. Les rois n’apprécient pas uniment. Sous Charles VII, des basochiens trop caustiques sont condamnés à la prison, au pain et à l’eau. Sous Louis XI, un arrêt autorise la corporation à reprendre ses jeux, suivi d’un autre qui impose une autorisation préalable, un troisième étend l’interdiction. Sous Charles VIII, cinq basochiens sont enfermés à la Conciergerie à cause d’allusions politiques malvenues. Louis XII rétablit la liberté que François 1er musèle. Finalement, Henri III supprime complètement le théâtre de la basoche en 1582.

De toutes les œuvres créées en près de trois siècles, la plus célèbre demeure la Farce de Maître Pathelin écrite au milieu du XVe siècle, émaillée de références au monde de la justice.

 

Une dernière trace est trouvée en 1793, « année où la basoche dépose ses prérogatives aux pieds du tombeau de Philippe IV, à Notre-Dame de Paris », selon Wikipédia citant Lucien Genty, La basoche notariale, origines et histoire, du xive siècle à nos jours, de la cléricature notariale et de la cléricature en général, clercs de procureur et d’avoué, d’huissier et de commissaire-priseur, Delamotte, 1888).

 

Il fallait bien que la basilique menât à la cathédrale !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

Les extraits de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo :

*I, 1 : C’est sur la table de marbre que devait, selon l’usage, être représenté le mystère. Elle avait été disposée pour cela dès le matin ; sa riche planche de marbre, toute rayée par les talons de la basoche, supportait une cage de charpente assez élevée, dont la surface supérieure, accessible aux regards de toute la salle, devait servir de théâtre, et dont l’intérieur, masqué par des tapisseries, devait tenir lieu de vestiaire aux personnages de la pièce.

*I, 3 : Quant aux écoliers, ils juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école.

*I, 4 : En un clin d’œil tout fut prêt pour exécuter l’idée de Coppenole. Bourgeois, écoliers et basochiens s’étaient mis à l’œuvre. La petite chapelle située en face de la table de marbre fut choisie pour le théâtre des grimaces.

*I, 5 : Cependant tous les mendiants, tous les laquais, tous les coupe-bourses, réunis aux écoliers, avaient été chercher processionnellement, dans l’armoire de la basoche, la tiare de carton et la simarre dérisoire du pape des fous.

*II, 1 : [Gringoire] Au bout de quelques instants, son pied heurta un obstacle ; il trébucha et tomba. C’était la botte de mai, que les clercs de la basoche avaient déposée le matin à la porte d’un président au parlement, en l’honneur de la solennité du jour.

*II, 3 : Enfin venait la basoche, avec ses mais couronnés de fleurs, ses robes noires, sa musique digne du sabbat, et ses grosses chandelles de cire jaune. Au centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leurs épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte-Geneviève en temps de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame, Quasimodo le Bossu. […]

Alors la confrérie des fous, la première stupeur passée, voulut défendre son pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute la basoche vinrent japper autour du prêtre.

 

 

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