La seconde conversion de Claudel

 

On peut être un grand écrivain et faire de contestables choix politiques…

Pilier de Notre-Dame de Paris et du catholicisme, Paul Claudel a été traité de girouette politique… Injuste ? A vous de voir.

 

Dans les années 1930, le diplomate choisit le camp de Franco. En 1940, se réjouit de voir la France « délivrée après soixante ans de joug du parti radical et anticatholique (professeurs, avocats, juifs, francs-maçons) », dit son « espérance d’être délivré du suffrage universel et du parlementarisme », ajoute sa « consolation de voir la fin de cet immonde régime parlementaire » qui « dévore la France comme un cancer généralisé » et « de l’immonde tyrannie des bistrots, des francs-maçons, des métèques, des pions et des instituteurs ».

On a connu jugements plus nuancés !

 

Si la collaboration avec l’Allemagne l’écœure, l’auteur de L’Annonce faite à Marie n’en publie pas moins, dans le Figaro du 10 mai 1941, Paroles au Maréchal (désignées couramment comme l’Ode à Pétain) :

 

Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras, lentement qui n’a que vous et qui ressuscite à voix basse.

II y a cet immense corps, à qui le soutient si lourd et qui pèse de tout son poids.

Toute la France d’aujourd’hui, et celle de demain avec elle, qui est la
même qu’autrefois !

Celle d’hier aussi qui sanglote et qui a honte et qui crie tout de même
elle a fait ce qu’elle a pu !

C’est vrai que j’ai été humiliée, dit-elle, c’est vrai que j’ai été vaincue.
II n’y a plus de rayons à ma tête, il n’y a plus que du sang dans de la boue.

II n’y a plus d’épée dans ma main, ni l’égide qui était pendue à mon cou.
Je suis étendue tout de mon long sur la route et il est loisible au plus lâche de m’insulter.
Mais tout de même il me reste ce corps qui est pur et cette âme qui ne s’est pas déshonorée ! […]

Monsieur le Maréchal, il y a un devoir pour les morts qui est de ressusciter.

Et certes nous ressusciterons tous au jour du jugement dernier.

Mais c’est maintenant et aujourd’hui même qu’on a besoin de nous et qu’il y a quelque chose a faire !

France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père.

Fille de Saint-Louis, écoute-le ! Et dis, en as-tu assez maintenant de la politique ?

Écoute cette voix raisonnable sur toi qui propose et qui explique.

 

Plus tard, Claudel prend ses distances avec le Maréchal. Plus tard encore, le 23 décembre 1944, dans le même Figaro, il publie un autre poème sur le même schéma : la France parle et reconnait son représentant légitime. Pétain était le père, de Gaulle est le fils.

 

Au général de Gaulle

Tout de même, dit la France, je suis sortie !

Tout de même, vous autre ! dit la France, vous voyez qu’on ne m’a pas eu et que j’en suis sortie !

Tout de même, ce que vous m’avez dit depuis quatre ans, mon général, je ne suis pas sourde !

Vous voyez que je ne suis pas sourde et que j’ai compris !

Tout de même, il y a quelqu’un, qui est moi-même, debout ! et que j’entends qui parle avec ma propre voix !

VIVE LA FRANCE ! II y a pour crier : VIVE LA FRANCE ! quelqu’un qui n’est pas un autre que moi !

Quelqu’un plein de sanglots, et plein de colère, et plein de larmes ! ces larmes que je ne finis pas de reboire depuis quatre ans, et les voici maintenant au soleil, ces larmes ! ces énormes larmes sanglantes !

Quelqu’un plein de rugissements, et ce couteau dans la main, et ce glaive dans la main, mon général, que je me suis arraché du ventre !

Que les autres pensent de moi ce qu’ils veulent ! Ils disent qu’ils se sont battus, et c’est vrai !

Et moi, depuis quatre ans, au fond de la terre toute seule, s’ils disent que je ne me suis pas battue, qu’est-ce que j’ai fait ?

Ils ont eu le goût de la bataille dans la bouche tout le temps, et moi, quand on est vivant, est-ce qu’ils savent ce que c’est que d’avoir dans la bouche le goût de la mort ?

Il y a tout de même une chose qu’ils ne savent pas et que je sais, c’est cette étroite compagnie que je tiens depuis quatre ans avec la mort !

C’est ce cœur qui ne fléchit pas et cette main lentement dans la nuit qui cherche une arme quelconque !

C’est cet ennemi étouffant dans la nuit fibre à fibre qu’il faut s’arracher du corps avec les ongles !

Et tout à coup, me voici de nouveau dans la lumière debout et mes entrailles dans les mains ainsi qu’une femme qui enfante !

C’est le matin ! et je vois le grand Arc de triomphe tout blanc qui resplendit dans la lumière innocente !

Et maintenant ce que les autres pensent de moi, ça m’est égal !

Et ce qu’ils veulent faire de moi, ça m’est égal ! et la place qu’ils disent qu’ils veulent bien m’accorder, ça m’est égal !

Et vous, Monsieur le Général, qui êtes mon fils, et vous qui êtes mon sang, et vous, Monsieur le soldat ! et vous, Monsieur mon fils à la fin qui êtes arrivé !

Regardez-moi dans les yeux, Monsieur mon fils, et dites-moi si vous me reconnaissez !

Ah ! c’est vrai, qu’on a bien réussi à me tuer, il y a quatre ans ! et tout le soin possible, il est vrai qu’on a mis tout le soin possible à me piétiner sur le cœur !

Mais le monde n’a jamais été fait pour se passer de la France, et la France n’a jamais été faite pour se passer d’honneur ! Regardez-moi dans les yeux, qui n’ai pas peur, et cherchez bien, et dites si j’ai peur de vos yeux de fils et de soldat !

Et dites si ça ne nous suffit pas, tous les deux, ce que vous cherchez dans mes yeux et ce que bientôt je vais trouver dans vos bras !

Le jour à la fin est venu ! ce jour depuis le commencement du monde qu’il fallait, à la fin il est arrivé !

Délivre-moi de cette chose à la fin, ô mon fils, que Dieu t’envoie pour me demander !

— Et que dois-je donc te demander ? dit le Général.

— La foi !

Les autres ça m’est égal ! mais dis que ça ne finira pas, cette connaissance à la fin qui s’est établie entre nous !

Le reste ça m’est égal ! Mais toi, donne-moi cette chose qui n’est pas autre chose que tout !

Ils ont cru se moquer de moi en disant que je suis femme !

Le genre de mme que je suis, ils verront, et ce que c’est dans un corps que d’avoir une âme !

Ils m’ont assez demandé mon corps, et toi, demande-moi mon âme !

Et le Général répond : Femme, tais-toi ! et ne me demande pas autre chose à mon tour que ce que je suis capable de t’apporter.

— Que m’apportes-tu donc ô mon fils ?

Et le Général, levant le bras, répond :

— La Volonté !


Il paraît que ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

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