Quand l’archevêque retourne sa soutane

 

Emmanuel Célestin Suhard est un drôle de paroissien et il n’a toujours eu de la chance avec Notre-Dame de Paris…

Par deux fois, le cardinal-archevêque a été contrarié dans sa cathédrale et pour la dernière, ce fut de façon posthume.

Une messe solennelle y était prévue 7 juin dernier pour le 70e anniversaire de sa mort. L’Incendie du 15 avril a empêché sa tenue et elle a été célébrée en l’église Saint-Gervais-Saint-Protais.

 

Cet empêchement en rappelle un autre, historique.

Le futur prélat naît en 1874 en Mayenne et s’assied dans la cathèdre de la Capitale après avoir été évêque de Bayeux et de Lisieux, archevêque de Reims puis créé cardinal.

Installé à Paris en 1940, Mgr Suhard vit donc à son poste toute la période de l’occupation par les armées du IIIe Reich. Pétainiste docile plutôt qu’hitlérien, il pratique ce qu’il appelle un « loyalisme sans inféodation » et approuve la politique de « régénération morale » du régime de Vichy.

Ses partisans ont beau mettre en avant des interventions en faveurs de mouvements catholiques interdits, d’otages et de prisonniers, mais il préside des cérémonies que les collabos organisent contre « l’esprit anglais » qu’incarne le général de Gaulle et on ne l’entend pas après la rafle du Vel’ d’Hiv’.

 

Par-dessus tout, deux événements qui se tiennent à Notre-Dame lui seront reprochés à la Libération :

Le 26 avril 1944, il accueille à l’entrée de la cathédrale, le maréchal Pétain qui n’est pas revenu à Paris depuis l’armistice. Le chef de l’État français est en uniforme et manteau kaki. Son hôte porte la cappa magna rouge.

Sont présents des caciques du pouvoir — Pierre Laval, Fernand de Brinon, Abel Bonnard, Marcel Déat, Philippe Henriot — mais aussi des représentants de l’occupant nazi — MM. von Bargen, von Renther Fink et le général-lieutenant von Boïneburg Lengsfeld.

 

Le 1er juillet, Mgr Suhard préside, sous les voûtes gothiques les funérailles nationales du ministre de l’Information et de la Propagande, Philippe Henriot, abattu par la Résistance.

L’œuvre :

 

Ces compromissions disqualifient le cardinal archevêque de Paris quand vient la Libération.

Le 26 août, Charles de Gaulle descend les Champs-Élysées en direction de Notre-Dame où Il vient assister à un Te Deum dans la cathédrale. Légitimiste ou opportuniste le maître des lieux est prêt à jouer les caméléons en cappa magna. Quatre mois jours pour jour après avoir reçu le maréchal collabo, va pour accueillir l’homme du 18-Juin.

Pour les vainqueurs, c’est hors de question. Chrétiens et résistants, le père Bruckberger et Francis-Louis Closon conseillent au chef de la France libre de l’exclure de la cérémonie organisée dans la cathédrale. Le dominicain aurait même voulu que la messe de Libération soit célébrée dans l’église Notre-Dame-des-Victoires mais le général ne veut que Notre-Dame.

L’entourage d’Alexandre Parodi, son représentant à Paris, fait passer le message d’exclusion à Mgr Suhard qui se retrouve confiné dans ses appartements de l’Archevêché, rue Barbet-de-Jouy.

Au dehors, pendant le chant d’action de grâce, des résistants croient voir des tireurs embusqués allemands et tirent des rafales. Sous la nef, l’assistance s’apprête à chanter, sans orgues, le Magnificat. Le programme est changé car ce cantique est plus connu et surtout plus bref.

 

Le soir même, le proscrit en soutane confie à son journal intime : « Cette journée fut l’une des plus pénibles de ma vie. Fiat voluntas tua ! »

 

Dans ses Mémoires, de Gaulle se décharge de toute responsabilité dans ce rejet sur son entourage démocrate-chrétien. Il affirme que, s’il n’en avait tenu qu’à lui, il eût permis à l’archevêque de se rendre à Notre-Dame. Mais il lui faut alors recueillir les bonnes grâces de l’Église et ce peut être un peu pieux mensonge. D’ailleurs, Le chef de la France libre reçoit le pestiféré le 20 septembre.

 

Le 9 mai 1945, au lendemain de la capitulation allemande, le même revient à Notre-Dame, non plus pour un Magnificat, mais pour le Te Deum de la victoire. Au portail de la cathédrale, il est, cette fois, accueilli par l’inchangé archevêque de Paris tout sourire.

La Croix, le lendemain :

 

 

Le surlendemain, le journal catholique publie au bas de sa « une » une photo du général :

 

Emmanuel Célestin Suhard meurt en 1949. Son successeur, Mgr Maurice Feltin, maréchaliste soumis, fait applaudir, le dimanche 25 février 1951, Philippe Pétain à Notre-Dame de Paris, lors de la messe du Souvenir pour le 35e anniversaire de la bataille de Verdun. Il appelle l’assistance à prier pour tous les chefs de la guerre – « aucun d’eux ne doit être exclu ».

 

Incorrigible épiscopat !

 

Demain,  une autre as de la volte-face, Claudel.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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