Cathédrales agricoles

 

Quelques milliers de fidèles dans une cathédrale, des milliards de grains dans un silo…

Les régions céréalières françaises sont parsemées de ces gigantesques réservoirs de stockage qui semblent s’ingénier à ressembler à des édifices religieux.

Le silo, mot espagnol, est le successeur de la fosse et du grenier préhistorique ou protohistorique. Au tournant des années 1930, fini les sacs de blé. Bonjour les silos permettent d’entreposer les grains nourriciers pendant plusieurs mois. Couloir, tour, fosse, taupinière, à fond plat ou conique, en béton ou en métal, les plus imposants gagnent le nom de cathédrale. Ici, point d’or mais des épis dorés ; pas de reliques, du vrac ; plutôt que des références célestes, des produits de la terre ; rien de prestigieux, du fonctionnel.

 

En Beauce, par exemple, ces bâtiments du XXe façonnent davantage le paysage que les tours de Notre-Dame de Chartres. Si l’on devait vénérer une sainte patronne, ce serait la « Belle céréalière ».

Quelques silos français (par ordre alphabétique)

Amblainville, Oise :

 

Aure, Ardennes :

 

Bailleau-le-Pin, Eure-et-Loir :

(Deux photos PL)

 

Bollène, Vaucluse :

 

Garancières-en-Drouais, Eure-et-Loir :

 

Illiers-Combray, Eure-et-Loir :

(Deux photos PL)

 

La Charité-sur-Loire, Nièvre :

 

La Rochelle, Charente-Maritime :

 

Montcresson, Loiret :

 

Vic-Fesensac, Gers :

 

Revers de la médaille, les silos agricoles ne sont pas sans danger : poussières inflammables, fermentation menant à l’auto-échauffement, risques d’incendie et d’explosion.

Autre souci, d’ordre esthétique cette fois. Le beau nom de cathédrale n’empêche pas qu’un silo soit moche.

 

Pascal Boursier, Dans l’Écho républicain, quotidien d’Eure-et-Loir, le 10 juin 2017 n’en a pas moins écrit un ode à sa gloire :

« Archi méconnu

Je suis la cathédrale des blés à garancières-en-Drouais

Habillé de béton, je suis comme un mur posé sur la ligne l’horizon. Et c’est souvent pour cela que les gens me détestent. Je suis le silo de Garancières-en-Drouais, la cathédrale des blés.

En été comme en hiver, au soleil, sous la neige et la pluie, j’affiche la mine blafarde d’une usine d’autrefois. Posé dans les vastes étendues de la Beauce et du Thymerais, à Garancières-en-Drouais, à Laons, à Bonneval et même à Dreux, où l’on ne veut plus de moi, je suis réputé si vilain que j’en deviens beau.

Oser dire d’un silo à grains qu’il est triste comme un jour sans fin et massif comme un bloc de béton est aussi stupide que de qualifier de morne plaine l’endroit d’où Charles Péguy a vu surgir la flèche irréprochable de la cathédrale de Chartres.

Comme un point de repère dans un paysage sans haies et sans bornes, je suis aussi, à ma façon, une cathédrale, un château, une œuvre monumentale. Du sommet de ma tour de trente-cinq mètres, le ciel paraît encore plus grand, tandis que les champs ne sont plus qu’un patchwork de colza, d’orge et de blé.

Peuplées de milliards de grains, mes cellules de stockage fournissent le blé des Algériens, des Bretons, des Espagnols et le pain quotidien des chauffeurs routiers qui se succèdent dans ma cour, avant de rejoindre le port de Rouen, puis celui du Havre et l’océan.

Dans mes entrailles, neuf mille tonnes sont triées, séchées et choyées par Pascal, mon ange gardien. Notre saison préférée à tous les deux est celle des moissons. Jour et nuit, les tracteurs des paysans brisent alors le silence des campagnes et soulèvent des nuages de poussière en livrant les récoltes qui feront leur blé et celui de mes patrons. »

 

On a les cathédrales qu’on mérite.

 

Demain, la cathédrale vocale.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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