Étrange Stryge

Il est piquant que les personnages emblématiques de la parisienne cathédrale gothique ne datent pas du Moyen-Âge…

Dites « Notre-Dame » et l’écho vous répond « Quasimodo » ou « le Stryge ».  Mieux encore : tous deux sont monstrueux ! Saint Paradoxe, priez pour eux !

Le premier, fils d’Hugo, est né en 1831. Le second, qui n’aurait pas existé sans le carillonneur bossu, voit le jour deux décennies plus tard.

Qu’en connaissent les dictionnaires ?

Le Larousse qui lui met un i et y voit un féminin : « Esprit nocturne et malfaisant qui peut être la métamorphose d’un être humain vivant ou mort. »

Le Robert, qui le fait apparaître en 1868 : « Vampire tenant de la femme et de la chienne. »

Pour nous, c’est une chimère, démon cornu, mélancoliquement accoudé et tirant la langue. Il est installé sur sa galerie, à l’angle de la tour nord, donnant sur le parvis de la cathédrale.

Le stryge (optons pour le masculin) est une des cinquante-quatre « bêtes » sculptées d’après Viollet-le-Duc, la seule qui soit individualisée. Ils sont installés vers 1850. À la différence des gargouilles qui jouent les gouttières, ces ornements ne servent à rien.

Celui qui rend notre « bête » célèbre s’appelle Charles Meryon, graveur né en 1821 à Paris et mort fou en 1868 à Charenton

La légende de cette gravure de 1853 : « Insatiable Vampire, l’éternelle Luxure / Sur la Grande Cité convoite sa pâture. »

L’artiste a d’abord nommé son œuvre Vigie Notre-Dame et finira par reconnaître que Le Stryge « convient mieux ».

Charles Baudelaire, poète mais aussi critique d’art, s’intéresse à Eaux-Fortes sur Paris de Charles Meryon et particulièrement au stryge qui l’ouvre ainsi qu’il l’écrit à sa mère : « La figure hideuse et colossale qui sert de frontispice est une des figures qui décorent l’extérieur de Notre-Dame. Dans le fond, c’est Paris, vu d’en haut. Comment diable cet homme fait-il pour dessiner tranquillement sur un abîme, je n’en sais rien. »

Retour à 1853 : Charles Nègre, peintre devenu photographe (1820-1880), prend une photo qui participe à la renommée de la chimère.

Le personnage à côté du stryge est un autre photographe, Henri Le Secq.

Pour les influences, Méryon s’inspire d’un dessin de Viollet-le-Duc.

L’architecte rénovateur a lu Daumier qui, en 1844, illustre de ses caricatures une édition de Notre-Dame de Paris.

(Le responsable des sculptures du chantier, Geoffroy-Dechaume, Baudelaire, Daumier et Nègre vivent tous dans l’Île Saint-Louis.)

Le berceau du stryge est bel et bien le roman de Victor Hugo. Le mot est écrit huit fois, trois dans sa version latine, striga, et cinq en français. Il est toujours associé à la bohémienne Esmeralda jugée pour sorcellerie.

Depuis, sans bouger, il fait son chemin.

Au passage, le stryge a inspiré quelques artistes — de Brassaï…

… à Chagall.

L’incendie du 15 avril ne nous a pas vraiment privé de lui. Même avant, du sol, il n’était guère facile à le distinguer.

Moi, depuis, le stryge, je le porte à la boutonnière.

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

Le stryge dans Notre-Dame de Paris

*En parlant ainsi, maître Jacques déroulait un parchemin. — Donnez, dit l’archidiacre. Et jetant les yeux sur cette pancarte : — Pure magie, maître Jacques ! s’écria-t-il. Emen-hétan ! c’est le cri des stryges quand elles arrivent au sabbat. Per ipsum, et cum ipso, et in ipso ! c’est le commandement qui recadenasse le diable en enfer. Hax, pax, max ! ceci est de la médecine. Une formule contre la morsure des chiens enragés. Maître Jacques ! vous êtes procureur du roi en cour d’église, ce parchemin est abominable.

*— Maître Pierrat… maître Jacques, veux-je dire, occupez-vous de Marc Cenaine !

— Oui, oui, dom Claude. Pauvre homme ! il aura souffert comme Mummol. Quelle idée aussi, d’aller au sabbat ! un sommelier de la Cour des comptes, qui devrait connaître le texte de Charlemagne, Stryga vel masca ! 

*Ce fut bien pis encore, quand, le procureur du roi ayant vidé sur le carreau un certain sac de cuir plein de lettres mobiles que Djali avait au cou, on vit la chèvre extraire avec sa patte de l’alphabet épars ce nom fatal : Phœbus. Les sortilèges dont le capitaine avait été victime parurent irrésistiblement démontrés, et, aux yeux de tous, la bohémienne, cette ravissante danseuse qui avait tant de fois ébloui les passants de sa grâce, ne fut plus qu’une effroyable stryge.

*Jacques Charmolue éleva la voix.

— Greffier, écrivez. — Jeune fille bohème, vous avouez votre participation aux agapes, sabbats et maléfices de l’enfer, avec les larves, les masques et les stryges ? Répondez.

— Oui, dit-elle, si bas que sa parole se perdait dans son souffle.

*… et le procureur du roi reprit le fil de son éloquence.

Cela fut très long, mais la péroraison était admirable. En voici la dernière phrase ; qu’on y ajoute la voix enrouée et le geste essoufflé de maître Charmolue. — Ideo, Domni, coram stryga demonstrata, crimine patente, intentione criminis existente, in nomine sanctæ ecclesiæ Nostræ-Dominæ Parisiensis, quæ est in saisina habendi omnimodam altam et baßam justitiam in illa hac intemerata Civitatis insula, tenore præsentium declaramus nos requirere, primo, aliquandam pecuniariam indemnitatem ; secundo, amendationem honorabilem ante portalium maximum Nostræ-Dominæ, ecclesiæ cathedralis ; tertio, sententiam in virtute cujus ista stryga cum sua capella, seu in trivio vulgariter dicto la Grève, seu in insula exeunte in fluvio Sequanæ, juxta pointam jardini regalis, executatæ sint !

Il remit son bonnet, et se rassit.

— Eheu ! soupira Gringoire navré, baßa latinitas !

*— Avocat, soyez bref, dit le président.

— Monsieur le président, répondit l’avocat, puisque la défenderesse a confessé le crime, je n’ai plus qu’un mot à dire à messieurs. Voici un texte de la loi salique : « Si une stryge a mangé un homme, et qu’elle en soit convaincue, elle paiera une amende de huit mille deniers, qui font deux cents sous d’or. » Plaise à la chambre condamner ma cliente à l’amende.

*Alors Paquette la Chantefleurie éclata d’un rire d’hyène.

— Ma sœur, dit l’archidiacre, vous haïssez donc bien les égyptiennes ?

— Si je les hais ? s’écria la recluse ; ce sont des stryges ! des voleuses d’enfants ! Elles m’ont dévoré ma petite fille ! mon enfant, mon unique enfant ! Je n’ai plus de cœur. Elles me l’ont mangé !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *