Cathédrales en flammes

Strasbourg, Bas-Rhin

Ach, la guerre, gross malheur… Strasbourg connaît le prix de cette expression de soldats allemands. Entre 1870 et 1945, la capitale alsacienne et sa cathédrale changent cinq fois de nationalité, avec des dégâts à la clé.

À la fin du VIIe siècle, l’évêque Arbogast élève une cathédrale sur un temple dédié à la Sainte Vierge. Une autre, carolingienne, la remplace au siècle suivant. Les flammes semblent attirées par ses trois nefs, autant d’absides et ses ornements d’or et de pierreries : des incendies la ravagent en 873, 1002 et 1007.

La ville appartient alors au Saint-Empire romain germanique. En 1015, l’évêque Werner de Habsbourg et l’empereur posent ensemble la première pierre d’une nouvelle cathédrale sur des ruines. Elle est en style ottonien, art roman du Nord. Ses nefs sont couvertes d’une charpente de bois. Du coup, l’incendie de 1176 met à bas ses parties orientales.

Henri d’Asuel dit Hasenbourg, évêque nommé quatre ans plus tard décide la construction d’une cathédrale. C’est la quatrième (mon compte est bon), et son éminence la veut plus belle que celle, romane, de Bâle, en Suisse.

À l’aube du XIIIe siècle, Philippe 1er de Souabe, roi de Germanie élève Strasbourg au rang de ville libre. Riche république marchande et financière de bords du Rhin, elle élève à son tour… Notre-Dame. Elle est d’abord bâtie dans le style roman, mais, vers 1220, arrive un architecte français ayant participé à de grands chantiers gothiques comme Chartres et Reims. Accompagné de ses propres artisans, il initie le changement de style et passe au gothique. Les maîtres d’œuvre se succèdent et l’ouvrage définitif est livré en 1439. Entretemps, le 16 mars 1384, un incendie frappe la cathédrale mais ne laisse de traces que dans les clochers. Un autre, en 1759, oblige à reconstruire les charpentes de bois recouvertes de cuivre.

Haute de 142,11 mètres, la cathédrale dépasse de cinq mètres la pyramide de Khéops et s’enorgueillit d’être plus haut monument de la chrétienté pendant 227 ans. 

Politiquement, Strasbourg est annexée à la France par Louis XIV en 1681. Enjambons les rois : en 1789, les Strasbourgeois prennent fait et cause pour la Révolution et leur maire commande un chant pour l’armée du Rhin à un certain Rouget de L’Isle, qui connaîtra un certain succès sous le nom de Marseillaise.

Des vandales iconoclastes détruisent 239 statues et 13 vitraux dans Notre-Dame de Strasbourg. La plupart des cloches sont descendues et fondues pour en faire des fusils.

Les Jacobins mettent la flèche en procès devant un tribunal révolutionnaire car sa hauteur faisait « injure à l’égalité ». Pour la sauver de la destruction, le maître serrurier Stultzer convainc les révolutionnaires de coiffer le clocher d’un bonnet phrygien géant, qui « vanterait les vertus de la Révolution jusqu’en Allemagne ». Pendant neuf ans, la cathédrale porte une coiffe révolutionnaire de tôle rouge vif. Conservé ensuite à la bibliothèque municipale, l’objet est détruit par les bombardements allemands en 1870.

Nous y voilà.

Le 19 juillet éclate la Guerre franco-prussienne qui conduit à la chute de Napoléon III et à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire de Guillaume 1er.

Assiégée et bombardée, Strasbourg résiste seule, coupée du monde, face à un corps de siège de 60 000 hommes doté d’une puissance de feu écrasante destinée à démoraliser une population qui tient quarante-six jours. Près de 200 000 obus s’abattent sur la ville rasant des quartiers entiers et obligeant la population à se terrer dans les caves et dans des abris de fortune.

Même la cathédrale est visée.

(Nuit d’effroi)

Clochetons et balustrades, escaliers et gargouilles, statues et piliers : les dégâts sont partout. Les projectiles mettent le feu aux toitures de la nef et du chœur. Le feu s’étend sur 60 mètres de longueur et 15 de largeur. Il dévore six cents stères de bois et douze tonnes de cuivre, mais il n’entame pas les voûtes.

(Documents Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg)

La flèche elle-même est endommagée, recevant en tout treize projectiles, mais elle ne tombe pas.

Le 27 septembre, la cathédrale reçoit son dernier coup : il pénètre, à une heure et demie de l’après-midi, dans l’intérieur de l’église par la septième fenêtre du côté nord de la nef. Quelques heures plus tard, le drapeau blanc est hissé sur une des quatre tourelles. Au final, un tiers de Strasbourg est détruit, 1 400 habitants sont tués ou blessés et 10 000, sans-abri. Exsangue, Strasbourg capitule. Rattachée à l’Allemagne, elle devient capitale du Reichsland d’Alsace-Lorraine.

Les restaurations des dégâts commencent en 1871. 

Épargnée par la guerre 14-18, Notre-Dame de Strasbourg subit quelques dégâts sous les bombardements américains d’août 1944. 

La belle a particulièrement inspiré deux écrivains, un Allemand et un. Français.

Devant Notre-Dame de Strasbourg, Goethe, se dit « frappé d’étonnement » : « Plus je considérais la façade de cette cathédrale, plus se fortifiait et se débrouillait en moi cette première impression, que le sublime y est uni à l’agréable. » Poésie et Vérité

Dans un recueil de lettres fictives écrites en 1842 sous le titre Le Rhin, Victor Hugo célèbre la cathédrale alsacienne :

« L’église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n’aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster de [mot allemand pour une église abbatiale et s’appliquant aussi à une cathédrale] Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d’escaliers à jour. C’est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d’air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. [..] 

Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j’étais sur le Munster il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d’or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de l’horizon à travers une gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin ; à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m’arrivaient à travers des bouffées de vent ; les cloches de cent villages sonnaient ; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite ; d’autres pucerons, bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l’exercice à feu dans le polygone à gauche ; un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz ; et au nord, sur la croupe d’une colline, le château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j’allais d’une tourelle à l’autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l’Allemagne dans un seul rayon de soleil. »

Demain, dernière « Notre-Dame », Reims, dans la Marne.

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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