Cathédrales en flammes

Reims, Marne

La cathédrale champenoise est à cette place depuis la fin du IVe siècle. Évangélisée plus de cent ans auparavant, la ville doit à l’évêque Nicaise l’érection d’une église épiscopale dédiée à Marie — Notre-Dame — dans le quartier des thermes.

Avec l’aide de la foi ou de l’imagination, on peut revoir le baptistère où, vers 499, l’évêque Rémi a baptisé Clovis : c’est à l’emplacement de la cinquième travée de la nef actuelle. En 816, Louis le Pieux s’y faire sacrer en référence au baptême fondateur du royaume des Francs. Il est le premier d’une longue lignée royale.

L’église est rebâtie au IXe siècle sans qu’un incendie ne l’impose ! Dans les années 1150, l’archevêque Samson de Mauvoisin, qui a présidé la consécration du chœur de Saint-Denis en 1144, première expression de l’architecture « gothique » en France, fait agrandir sa cathédrale.

Un demi-siècle plus tard, le feu s’abat sur elle. Les annales assurent que c’est en 1210 : L’église de Reims a brûlé en la fête Saint-Jean-devant la Porte-latine, le 6 mai, le même jour qu’une éclipse de lune.  Seulement, en ce début de XIIIe siècle, la seule éclipse visible en Champagne date du 28 février 1207. On ne va pas s’étriper pour trois ans…

Ce qui est sûr, c’est que le 6 mai 1211, l’archevêque Albéric de Humbert pose la première pierre d’une nouvelle cathédrale. Le chantier s’achève soixante-quatre ans plus tard.

Nouveau coup du sort en 1481, dû à la négligence. Le 24 juillet, des ouvriers travaillent à la toiture de l’édifice. Un incendie prend dans les combles de la cathédrale. Il détruit la charpente, puis le grand clocher central ainsi que les galeries à la base du toit. Le plomb coule de la toiture et achève de détériorer le monument où le grand orgue souffre aussi avec son buffet en partie détruit.

Le chantier reprend vite. Charles VIII puis Louis XII, sacrés dans la cathédrale, apportent un soutien sonnant et trébuchant à la reconstruction, ce que n’avait pas fait Louis XI avant eux. Les flèches de la façade occidentale ne seront jamais construites. À part ça, tout va bien à Reims. 

Et puis vint la Grande Guerre.

Salauds d’Boches… Le conflit commence à peine en 1914 que les Allemands bombardent Reims. Au début, le 4 septembre, la canonnade veille à ne pas viser la cathédrale Notre-Dame. Certes, dès le premier jour, quatre obus tombent dans son alentour. Leurs éclats abiment des verrières côté nord et la statuaire du portail. Un cinquième obus touche directement l’édifice au croisillon nord du transept. Mais l’intérieur de l’édifice n’est pas atteint et les dégâts extérieurs sont minimes.

Le clergé installe un drapeau blanc au sommet de la tour nord qui abrite les cloches pour faire cesser les bombardements.

Le 9, la Gazette de Francfort écrit : « Respectons les cathédrales françaises, celle de Reims notamment qui est une des plus belles basiliques du monde. Depuis le moyen âge, elle est particulièrement chère aux Allemands, puisque le maître de Bamberg s’inspira des statues de ses portiques pour dessiner plusieurs de ses figures. »

L’ennemi s’étant emparé de la ville, il transforme l’édifice religieux en hôpital militaire. Quinze mille bottes de paille sont entreposées dans la nef pour servir de couchage aux blessés et les chaises sont empilées dans le chœur. Un drapeau de la Croix Rouge remplace le drapeau blanc.

Les louables intentions ne durent qu’un temps.

Les Français reprennent Reims le 13. L’État-major reprend l’organisation allemande et, le 16, regroupe dans la cathédrale les cent trente-et-un blessés allemands soignés dans les hôpitaux de la ville.

Retranchés alentour, l’armée allemande pilonne et les précautions sautent. 

Le 17, trois obus percent la toiture aux environs de la tourelle du carillon. Le lendemain, de nouveaux obus frappent Notre-Dame, tuant un gendarme français et deux des blessés allemands placés là à l’abri.

Le 19, la canonnade commence à 7 h 30. Vingt-cinq obus touchent le bâtiment du sacre des rois de France depuis Henri 1er en 1027. L’un d’eux frappe l’échafaudage en bois de pin qui enveloppe la tour nord. La structure prend feu vers 15 h.

Dès 15 h 50, l’échafaudage en place depuis plus d’un an s’effondre sur le parvis.

De l’assemblage de poutres, le sinistre s’étend au beffroi puis à la toiture recouverte de quatre cents tonnes de feuilles de plomb. Le métal fond, se répand sur les voûtes et coule par les gargouilles, provoquant une spectaculaire fumée couleur jaune d’or.

La charpente de chêne brûle jusqu’à 20 h. Le brasier se nourri aussi de la paille et des chaises. Les pierres et les statues éclatent, les vitraux de la rosace centrale explosent, la charpente de bois s’effondre, les cloches de la tour fondent.

(Dessin Gustave Fraipont)

La propagande allemande, elle, montre une cathédrale indemne avec des Français sournois.

(« Les Français utilisent la cathédrale de Reims comme base d’opérations et mettent en danger la magnifique œuvre d’art. »)

Menacés par les flammes, affolés, les blessés allemands tentent de sortir mais sont bloqués par quelques soldats territoriaux et une foule de quelques trois cents Rémois déchaînés contre eux. Il faut l’insistance du clergé de la cathédrale et d’un capitaine de dragons français pour que les blessés allemands soient finalement évacués. Mais quatorze corps sont retrouvés le lendemain, quatre à l’intérieur, les autres dans la cour de l’archevêché. Ces dix-là ont-ils été tués par des soldats français et une population ivre de rage ? Rien ne confirme ni n’infirme cette version.

Au total, les bombardements du 19 septembre 1914 causent la mort de trente-deux personnes.

Le 20 septembre au matin, les Rémois constatent qu’il ne reste plus de leur trésor gothique que les voûtes en pierre et les tours. Disparus la toiture, les transepts, le chœur, l’abside et les bas-côtés ainsi que le clocher de l’Ange.

À l’intérieur, l’incendie a dégradé la pierre, en particulier les sculptures du revers du portail sud. Une grande partie du mobilier est en cendres : les tambours et les stalles du XVIIIe siècle, le tapis du sacre de Charles X, le trône archiépiscopal.

Le clergé peut cependant évacuer les objets liturgiques et le Trésor de la cathédrale au début de l’incendie. Au total, si les superstructures de la cathédrale ont résisté, l’incendie a entraîné des dommages importants et le bâtiment se trouve désormais exposé sans toiture aux intempéries.

En 1 051 jours, la cathédrale martyre aura reçu plus de quatre cents obus et la ville est détruite à 85 %.

En France et dans le monde, l’émotion est considérable. L’expression « crime de Reims » fait florès. L’assassin : la « Kultur Krupp ».

Demain, dernier épisode, encore d’autres « Notre-Dame » en flammes.

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

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