La Vierge dorée et hanchée d’Amiens

 

Officiellement, le portail du côté droit de la cathédrale d’Amiens s’appelle Saint-Honoré. Le tympan relate des épisodes de la vie du saint, huitième évêque de la ville, au VIe siècle.

Mais il est aussi connu comme le portail de la Vierge dorée. Motif : la statue qui orne le trumeau (pilier central). Elle est du XIIIe siècle, datée de 1288. Haute de 2,30 m, elle représente une Vierge couronnée et portant l’Enfant Jésus, le regard posé vers lui avec douceur. La tête de la Vierge est surmontée d’un dais. Trois angelots souriants portent son nimbe, ce cercle qui indique la sainteté. À l’inverse des Vierges à l’Enfant antérieures, d’allure sérieuse, sage, hiératique, celle-ci sourit. Son bébé joufflu semble jouer avec le monde tenu dans ses mains.

 

C’est un moulage ! La statue originale, menacée par les intempéries, a été transférée à l’intérieur de la cathédrale en 1980 et remplacée par une copie.

(Photos PL)

Autre originalité : le personnage est légèrement hanché : le poids du corps porte sur une seule jambe, ce qui fait saillir une hanche.

 

Marcel Proust lui adresse une déclaration d’amour dans sa Préface à sa traduction de la Bible d’Amiens de Ruskin :

*Telle qu’elle est avec son sourire si particulier, combien j’aime la Vierge Dorée, avec son sourire de maîtresse de maison céleste ; combien j’aime son accueil à cette porte de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d’aubépines. Comme les rosiers, les lys, les figuiers d’un autre porche, ces aubépines sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a déjà effeuillé devant l’église, comme au jour solennel d’une Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant duré plus que notre foi) cessera, par l’effritement des pierres qu’il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que j’avais tort de l’appeler une œuvre d’art : une statue qui fait ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d’une certaine ville, c’est-à-dire d’une chose qui porte un nom comme une personne, qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous criant son nom, à l’endroit où il a fallu inévitablement venir pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir : « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois », — une telle statue a peut-être quelque chose de moins universel qu’une œuvre d’art ; elle nous retient, en tous cas, par un lien plus fort que celui de l’œuvre d’art elle-même, un de ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même qu’elle soit naturalisée française ? — Elle est quelque chose comme une admirable « Sans-patrie ». Nulle part où des regards chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une « déracinée ». Nous n’en pouvons dire autant de sa sœur souriante et sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire ?), la Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d’Amiens, n’ayant accompli dans sa jeunesse qu’un voyage, pour venir au porche Saint-Honoré, n’ayant plus bougé depuis, s’étant peu à peu hâlée à ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d’elle a courbé la flèche, regardant depuis, tant de siècles les habitants de cette ville dont elle est le plus ancien et la plus sédentaire habitant, elle est vraiment une Amiénoise. Ce n’est pas une œuvre d’art. C’est une belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de province d’où personne n’a pu réussir à l’emmener, et où, pour d’autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine figure le vent et le soleil d’Amiens, à laisser les petits moineaux se poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d’un chef-d’œuvre. Près d’elle une photographie de la Vierge Dorée prend la mélancolie d’un souvenir. Mais n’attendons pas que, suivi de son cortège innombrable de rayons et d’ombres qui se reposent à chaque relief de la pierre, le soleil ait cessé d’argenter la grise vieillesse du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l’avions laissé aux pieds de cette même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec lui dans la cathédrale.

 

Cette Vierge amiénoise inaugure une toute nouvelle sorte de représentations de la Vierge. Elle est la première des Vierges hanchées qui ultérieurement seront fréquemment peintes ou sculptées. Ainsi celle d’une autre Notre-Dame, celle de Paris, dite la Vierge du pilier, du XIVe siècle.

 

Dieu, qu’elles sont belles !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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