C’était il y a trois mois (2)

L’Incendie, première heure

 

Qui imagine que le feu couve au-dessus de ces têtes ?

Ce lundi 15 avril, au grand autel de Notre-Dame de Paris, commence la dernière cérémonie. Il est 17 h 45, l’heure des vêpres, la prière solennelle du soir.

Le mot vient du latin ecclésiastique vespera, qui désigne l’office divin que l’on célèbre en fin de journée et qui a donné aussi vespéral. Ce mot latin est lui-même une translittération du grec hésperos, coucher du Soleil.

Quand l’astre s’apprête à se coucher, le drame se lève.

18 h 15 — Début, de la dernière des cinq célébrations de la journée. Moins d’un millier de fidèles, de visiteurs sont encore dans la cathédrale. Le père Carrau est à l’autel, Johann Vexo, à l’orgue. Ce qui doit être les ultimes minutes publiques de ce premier jour de la semaine risque d’être pour Notre-Dame ses ultimes heures à cause d’un feu qui a pris dans les combles que cache la nef, dans la « forêt » de chênes vieux de près de mille ans. Requiescat in pace ou Fluctuat nec mergitur comme le proclame fièrement la ville-capitale ?

Le dernier ouvrier du chantier pour la restauration, employé par Europe Échafaudage est parti depuis vingt-cinq minutes.

Témoignage d’Hélène Dodenez, professeure agrégée de lettres dans le lycée jésuite parisien Saint-Louis de Gonzague, arrivée en retard, sur son blogue Raison garder : « La lecture vient de se terminer et j’entends le psaume 26 chanté “Le Seigneur est ma lumière et mon salut.” L’évangile de saint Jean, l’onction à Béthanie, est proclamé. L’homélie commence. Le père Carrau n’a pas eu le temps de prononcer grand-chose quand une sorte d’alarme fait entendre alternativement une sirène puis une voix très forte qui dit un message inaudible, en plusieurs langues. »

18 h 16 : En  effet, un voyant s’allume sur le tableau de contrôle des détecteurs de fumée. L’équipement est installé au PC sécurité de la cathédrale seule en France à en être dotée. Il se situe dans le presbytère, la petite maison à côté de Notre-Dame sans la toucher, entre elle et la Seine, également logement du gardien.

Le bâtiment dû à Viollet-le-Duc reproduit une habitation bourgeoise du XIVe siècle, avec un étage, un comble et une tourelle à chaque angle.

La console reliée aux différents capteurs a détecté un incident. Aux commandes, l’employé d’Élytis, la société chargée de la sécurité, est en poste depuis 7 h 30 le matin et sa vacation s’achève à 23 h. C’est son premier jour au PC de Notre-Dame où il a déjà travaillé mais n’a pas encore fait le tour complet du bâtiment.

Devant le voyant rouge « feu », il alerte l’agent d’astreinte et lui lit ce qui s’affiche à l’écran : « combles nef/sacristie » suivi d’un code à plusieurs chiffres. L’agent, un ancien policier, travaille depuis cinq ans à la cathédrale qu’il connaît bien. En une minute, il est à la sacristie.

Œuvre également de Viollet-le-Duc, situé aussi côté fleuve, le bâtiment est attenant et relié à la cathédrale. Il abrite le trésor de Notre-Dame.

A gauche, la loge du gardien, au milieu, la sacristie

L’agent annonce à la radio que rien n’est à signaler dans les combles. [Instants reconstitués par Émeline Cazi, du Monde]

L’alerte est donc suivie d’une « procédure de levée de doute », qui oblige toute personne qui sollicite la police ou les pompiers à constater les faits avant de demander aux autorités de se déplacer.

18 h 23 — Dans Notre-Dame, les haut-parleurs appellent à l’évacuation générale. Les fidèles et les visiteurs — entre 600 et 800 personnes — sortent sur le parvis.

Hélène Dodenez : « Quand nous nous retrouvons dehors, nous ne savons pas ce qu’il en est. Les vigiles non plus. Très à cheval sur les procédures, ils rembarrent vigoureusement tous ceux qui veulent passer outre. Les grilles se ferment. Puis, alors que les touristes ne peuvent plus entrer, quelques fidèles dont je suis sont autorisés à rentrer, à rejoindre le prêtre pour continuer la messe interrompue. Plus de micro. Mais des personnes derrière et autour de l’autel s’affairent bruyamment dans cette cathédrale désormais vide, silencieuse. Le père Carrau a quitté l’ambon pour être plus proche de cette poignée de fidèles et commence deux phrases pour être interrompu très, très vite : des hurlements nous intiment de sortir. On sent l’affolement grave. On obtempère sur le champ ; nous sommes dehors à nouveau à la vitesse de l’éclair. Incendie, attentat ? On déguerpit sans demander son reste. »

Le gardien de la cathédrale, ancien chef sacristain, 35 ans de maison, gagne la sacristie passe au PC, demande à l’employé d’Élytis, qu’il sait fraîchement arrivé, d’appeler son responsable pour qu’il décrypte le code de l’écran, et se rend à la sacristie. Là, il aide le surveillant à fouiller les bureaux à l’étage, mais les deux hommes ne remarquent rien.

18 h 35 — Les sirènes se remettent en marche. Les fidèles de la messe, autorisés à revenir, sont priés de quitter les lieux. La sortie se fait dans le calme.

18 h 43 — Le responsable d’Élytis appelle son employé. Les combles à vérifier sont celles de la nef, pas de la sacristie. Inquiet, le gardien déverrouille les portes de l’église au cas où les secours devraient intervenir.

18 h 45 — Nouvel avertissement. Cette fois, un feu est constaté au niveau de la charpente.

18 h 48 — Le régisseur de la cathédrale, venu pour préparer un concert prévu après l’office, et l’employé sont dans les bons combles. Il leur a fallu cinq minutes pour monter les escaliers sud du transept. Ils ouvrent une dernière porte, gravissent d’ultimes marches et voient des flammes de plusieurs mètres qui dévorent la « forêt » — ces poutres ancestrales soutenant Notre-Dame. Les deux hommes préviennent par radio : « Il y a le feu, il y a le feu » et redescendent dare-dare.

Le PC sécurité appelle les pompiers.

De la fumée s’échappe du toit et des flammes commencent à être visibles. A la différence de nombre de ses sœurs gothiques, Notre-Dame de Paris n’avait jamais été frappée par un incendie. Ce 15 avril 2019, elle va connaître l’Incendie.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

Une pensée sur “C’était il y a trois mois (2), L’Incendie, première heure”

  1. Merci cher Patrice pour tous ces renseignements minutés, enfin nous apprenons ce qui est vraiment arrivé ce jour du 15 avril. Voici exactement 3 mois . Et aujourd’hui que fait-on exactement pour cette noble Dame en détresse?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *