C’était il y a trois mois (3)

L’Incendie, la flèche brisée

 

Dans le Ve arrondissement de Paris, rue du Cardinal-Lemoine, la caserne Poissy veille.

 

L’information de l’incendie de la cathédrale est transmise à 18 h 48, le 15 avril 2019. Sonnerie. Les véhicules s’élancent. Philippe Demay regarde le ticket remis au départ : « Cathédrale Notre-Dame, feu sous toiture ». Sapeur-pompier depuis 23 ans, l’adjudant-chef — dans la capitale, les pompiers sont des militaires — va vivre des heures infernales.

 

Myriam Chudzinski quitte le réfectoire, descend vite fait la barre d’acier et embarque. La caporale-chef, originaire d’Arras, 27 ans, elle ignore quoi et où, mais va connaître « le grand feu ».

 

Au même moment, au volant de sa voiture, Jean-Marc Fournier, 53 ans, fait demi-tour. Aumônier des sapeurs-pompiers parisiens depuis 2011, qui a connu l’Afghanistan et le Bataclan, désormais basé à la caserne Poissy, il se rend en voiture à l’École militaire pour dîner avec l’évêque aux armées et d’autres prêtres soldats. Quand il aperçoit dans le ciel de Paris « un panache important de fumée noire », il pense tout de suite qu’il serait « opportun de rallumer » ses téléphones portables. Effectivement, le centre opérationnel des pompiers a tenté de le joindre. Il modifie sa destination et fonce vers l’île de la Cité.

 

Philippe Villeneuve quitte précipitamment La Rochelle. Architecte en chef des monuments historiques, chargé de la cathédrale de Paris depuis 2013, il regagne d’urgence Paris. Les voyageurs du train ne peuvent se douter que ce respectable monsieur de 56 ans porte un tatouage sur la poitrine représentant la rosace de Notre-Dame.

(Photo OIorgis Matyassy pour M le magazine du Monde)

 

Les premières flammes apparaissent…

(Photo Benoîte Jalet, Le Parisien)

 

19 h 05 — L’Agence France Presse émet sa première dépêche.

À moins d’une heure de l’intervention télévisée du chef de l’État, les chaînes d’information commencent à ouvrir une fenêtre en bas à droite de l’écran avec les images de la fumée s’élevant de Notre-Dame.

19 h 09 — La première est BFMTV qui propose, en première, les images de cet incendie. Ruth Elkrief annonce : « Un incendie s’est déclenché, il y a quelques instants […] Pour le moment, on n’a aucune idée de l’origine de ce sinistre […] On n’a aucune précision pour l’instant ».

19 h 15 – Sur LCI, David Pujadas lance, à son tour, des images des flammes : « Il y a beaucoup d’inquiétude à propos de ce qu’il se passe là-bas ».

 

19 h 28 — Sur CNews Laurence Ferrarri propose, elle aussi, des images « absolument spectaculaires ».

19 h 30 — Sur franceinfo, c’est dans l’édition que les premières images du sinistre sont diffusées par Louis Laforge.

 

19 h 39 — Avec une rapidité stupéfiante, Donald Trump touitte : « Terrible de voir l’incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Peut-être que des bombardiers d’eau pourraient être utilisés. Il faut agir vite ! »

Réponse de la Sécurité civile en français et en anglais comme si elle s’adressait au locataire de la Maison Blanche : « Le largage d’eau par avion sur ce type d’édifice est impossible. Il pourrait en effet entraîner l’effondrement de l’intégralité de la structure. »

 

Les pompiers rétorquent aussi, à 20 h 33 : « Un Canadair contient plusieurs tonnes d’eau. Leur usage n’est pas évident. Cette énorme quantité détruirait ce qu’il reste de la toiture et les nombreuses œuvres restantes qui pourraient potentiellement encore être sauvées »

Le président Trump a exprimé une suggestion partagée par plus d’un de bonne foi, mais quand on est le chef de la plus grande puissance du monde, on se renseigne avant de donner des conseils. Donald est donc prié de les garder pour lui. Dans la soirée, toujours sur Twitter, des Américains présentent des excuses aux Français pour l’ingérence inappropriée de leur bouillant leader.

Redevenu sobre, POTUS touitte à 23 h 58 : « Que Dieu bénisse le peuple de France ! ».

 

Les grand’messes télévisées se préparent dans la fièvre sur les chaînes généralistes, TF1 sort en tête. Gilles Bouleau prend l’antenne à 19 h 51 pour une édition spéciale qui dure jusqu’à 23 h 33 (5,1 millions de téléspectateurs, 23,2% de part d’audience). France 2 ouvre le JT d’Anne-Sophie Lapix à 19 h 58. Il dure jusqu’à 23 h 10 (3,8 millions de téléspectateurs, 16,2%).

 

20 h 05 — Emmanuel Macron écrit à son tour sur Twitter : « Notre-Dame de Paris en proie aux flammes. Émotion de toute une nation. Pensée pour les catholiques et pour tous les Français. Comme tous nos compatriotes, je suis triste de voir brûler cette part de nous. »

 

Le sort de la cathédrale tient entre les mains de quatre cents professionnels dont la devise est « Sauver ou périr », aux mêmes initiales que sapeur-pompier.

 

Des renforts s’avèrent vite indispensables. Le QG de la porte Champerret est prévenu par un message d’apparence anodine mais en réalité alarmiste : « Poursuivons reconnaissance. » Traduction : la situation est hors de contrôle. Le fort vent laisse présager une propagation rapide du sinistre. Chacun sait que l’intervention sera longue et difficile.

 

Sont présents la section recherche et sauvetage en milieu urbain, le groupe de recherche et d’intervention en milieu périlleux, les spécialistes en exploration de longue durée, le lot de sauvegarde du patrimoine culturel, etc. Les services départementaux d’incendie et de secours limitrophes sont sollicités pour fournir des « grandes échelles », en réalité « bras élévateurs articulés aériens ».

Appartenant aux pompiers des Yvelines (château de Versailles oblige), deux de 46 mètres de haut — sont stationnées à Versailles et Magnanville. Appelées à 19 h 28, il leur faut une demi-heure pour arriver et participer aux secours.

Les tours culminent à 49 mètres. Les pompiers de Paris n’ont-ils donc pas de grande échelle ? Ils en avaient une de 45 mètres jusqu’aux années 1980 où elle a été envoyée à la ferraille « vu qu’elle ne servait quasiment jamais », affirmera Le Canard enchaîné, ajoutant : « Un brin gênant quand on pense aux tours de l’église Saint-Sulpice (70 m), à la flèche de la Sainte-Chapelle (près de 76 m) ou au dôme des Invalides (107 m)… La Tour Eiffel et la Tour Montparnasse sont hors-concours.

 

D’importants moyens hydrauliques sont établis afin de contenir la propagation des flammes à l’ensemble de la toiture. Une vedette d’intervention aspire l’eau dans la Seine et l’amène aux engins-pompe.

Dix-huit lances sont en action et arrosent sans relâche, alimentées en plus par les rares bouches à incendie de l’Île de la Cité.

Incendie cathédrale Notre-Dame le 15 avril 2019 photo LP/Yann Foreix

Dans la tente adossée à un camion équipé de liaisons radio qui sert de PC mobile, un état-major dirigé par un tandem : le général Jean-Claude Gallet, commandant de la BSPP, et son adjoint, le général Jean-Marie Gontier. Le premier décide en dernier ressort sur la base du plan établi par le second à partir des mouvements du feu qui déterminent les foyers à attaquer en priorité.

Autour d’eux, une dizaine de personnes dont un expert de Notre-Dame, le lieutenant-colonel José Vaz de Matos, qui connaît la cathédrale de fond en comble et a été détaché au ministère de la Culture. Il y a aussi un « dessinateur opérationnel », le lieutenant Laurent Clerjeau  qui parcourt le site et ramène des croquis des points névralgiques. Il affiche le premier au tableau à 19 h 53.

 

La tâche s’organise autour de schémas cent fois travaillés, tandis que des drones fournissent des images précieuses.

 

Au-dessus de la cathédrale, un panache de fumée jaune et grise ne cesse de grandir. Pourquoi ce jaune ? Cette couleur correspond à une combustion du plomb présent en quantité : 210 kilos dans la toiture et un quart de tonne dans la flèche.

 

Les risques de propagation aux bâtiments voisins, à commencer par l’Hôtel-Dieu, sont envisagés, mais c’est la flèche de Viollet-le-Duc qui est la première et la plus spectaculaire victime. Son coq culmine à 93 m et sa masse de chêne et de plomb s’effondre en un instant moins d’une heure après l’appel aux pompiers.

(Photo A.G. Photographe)
(Photo François Guillot, AFP)

(Photo Geoffroy Van der Hasselt, AFP)

(Photo Geoffroy Van der Hasselt, AFP)
(Photo Geoffroy Van der Hasselt, AFP)

Il n’est pas 20 h quand chute la flèche. Il fait encore jour.

Avec la nuit vient l’inquiétude pour les tours et l’on craint qu’au lever du jour Notre-Dame ait purement et simplement disparu du paysage parisien.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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