C’était il y a trois mois (4)

L’Incendie, au tour des tours ?

 

D’où que l’on soit à Paris, le panache qui se dresse au-dessus de Notre-Dame est visible.

(Vu de l’Institut du Monde Arabe, Photo Thierry Rambaud, IMA
(Vu du parc de Belleville, Photo Aurore Mésenge, AFP)

 

Dans le ciel, le passager d’un avion saisit l’événement.

(Vu d’avion, Photo Maxime Brunet)

 

Ce 15 avril 2019, le jour a été assombri par la fumée, la nuit va être éclairée par le feu…

 

En s’effondrant, la flèche de Notre-Dame de Paris perce la charpente et propage l’incendie au rez-de-chaussée de la cathédrale.

 

Dans la nef les sauveteurs luttent malgré les chutes de plomb en fusion. Devant les risques, ils doivent se replier et l’attaque est relancée avec le robot d’extinction. Là où c’est trop dangereux, Colossus, engin à chenilles de cinq cents kilos, peut emporter deux cents mètres de tuyaux et cracher trois mille litres d’eau par minute. Il prend le relais de l’homme pour asperger l’intérieur de la cathédrale.

 

Des équipes partent en exploration dans les tours avec leurs torches.

 

Dans leur PC, préoccupés par la situation, les chefs n’ont qu’une bonne nouvelle, miraculeuse : aucune victime. La cathédrale est vide de toute présence humaine. C’est inespéré. Quant aux pompiers, ils n’auront qu’un seul blessé dans leurs rangs, alors qu’au cœur du foyer la température atteint 800°.

 

Les croquis du lieutenant dessinateur Clerjeau, qui s’est rendu à l’intérieur du sinistre, continuent à nourrir les décisions.

Partout, le branle-bas de combat… Sous le casque, Myriam Chudzinski porte ses cheveux blonds tirés en chignon. Son dos est lesté de vingt kilos d’équipement. La caporale-chef fait partie de la première unité des pompiers de Paris dépêchée à Notre-Dame. En route, elle voit la cathédrale embrasée et se rend compte qu’elle va faire « le bon feu ».

 

Son témoignage, recueilli par Brut, est saisissant de maîtrise : « Dès qu’on est arrivés, on a pris des escaliers en colimaçon, qui sont totalement enclavés. Il n’y a pas de vue sur l’extérieur. On est montés comme ça sur plusieurs dizaines de mètres. Une fois arrivés en haut, on était sur le balcon et on a vu que les toitures, la charpente étaient totalement embrasées. Du coup, notre chef nous a donné la mission d’avoir un point d’attaque. C’est-à-dire qu’on a établi les lances, on a essayé d’enrayer les propagations au maximum et d’abattre les flammes au maximum. Mais en fait, ça se propageait trop rapidement. Et du coup, on a reculé. À un moment, on était en train d’abattre les flammes et on entend un énorme bruit. Mais nous, en fait, on était un peu coupés, on ne voyait pas ce qui se passait à l’extérieur. Apparemment, c’était à ce moment-là que la flèche était tombée. Donc, c’était un peu plus loin de là où on était. Mais on ne voyait pas que c’était totalement embrasé de l’autre côté. Et quelque temps après, on nous a donné l’ordre d’évacuer parce qu’il pouvait y avoir un possible risque d’effondrement. On devait rétablir deux lances pour essayer d’attaquer le feu directement par en bas pour essayer de faire baisser les flammes, pour faire baisser le feu en intensité. Mais là, pareil, au bout d’une minute on nous a donné l’ordre d’évacuer à nouveau parce qu’il y avait de grosses pierres qui tombaient et c’était trop dangereux. Donc on a dû évacuer. C’est avec du recul, après, que l’on se rend vraiment compte des risques qu’on prend. Mais sur le moment, non, on est concentrés. »

Quand Le Parisien la rencontre, elle a d’autres mots, bouleversants : « À un moment, on ouvre une porte sur le côté. C’est la fournaise. Ça s’effondre devant nous. C’est une vision d’enfer. » Lors de ce sauvetage de neuf heures, la jeune femme prendra juste quelques pauses rapides : « On avait vraiment très soif. Et c’est vrai qu’à la fin, on était épuisés. »

Mlle Chudzinski regagne sa caserne du Ve arrondissement, le mardi, à 4 h du matin.

 

L’adjudant-chef Demay songe à ce bout de papier sur un « feu sous toiture ». Il a du mal à y croire, mais, arrivé sur place, il doit se rendre à l’évidence. Même s’il connaît les lieux — des entrainements y ont eu lieu —, il sait que ça va être une « opération complexe ». L’accès à la cathédrale est exigu. Pas facile pour les pompiers de gravir les escaliers en colimaçon, larges de soixante centimètres, harnachés d’appareils respiratoires isolants et de tuyaux.

« On pensait pouvoir sauver la flèche. Mais on s’est rapidement rendu compte que ça allait être impossible », reconnaît-il. Une course contre la montre s’engage alors. Il leur faut stopper les flammes qui s’approchent dangereusement des deux beffrois. « Lorsque les premiers renforts sont arrivés, ils ont investi le troisième accès au niveau d’un des beffrois, ce qui a permis d’empêcher le sinistre d’atteindre les tours », détaille Philippe Demay.

Mais sans la flèche, la structure tout entière de la cathédrale est désormais menacée. L’adjudant-chef doit dresser des priorités. « Il fallait, certes, sauver la cathédrale, mais surtout assurer la sécurité du personnel. Mes hommes étaient au niveau de l’accès principal, donc nous avons décidé de les faire évacuer, car il était possible, à partir de là, que tout s’écroule autour ».

 

Vers 20 h 30, le président de la République est sur place. Emmanuel Macron est accompagné de son épouse, Brigitte, et du Premier ministre.

(Photo Philippe Wojazer, AFP)

 

Le sol est constellé de petits morceaux noirs, du charbon de bois — tout ce qui reste des 21 hectares d’une forêt de chênes débités en troncs pour constituer la charpente désormais disparue, volatilisée, dispersée. Quelques esprits mercantiles se disent qu’il y a là à monnayer de laïques reliques.

 

Aux alentours, sous un ciel bleu qui s’obscurcit, passants, touristes n’en croient pas leurs yeux qui s’embrument de larmes. Dans les rues, sur la place de l’Hôtel de Ville, sur les ponts, sur les quais, sur les marches du Sacré-Cœur, tous sont proprement sidérés.

Partout, c’est l’émotion, l’affliction, chrétiens et incroyants mêlés. Aux abords de Notre-Dame, des prières s’élèvent çà et là — Je vous salue Marie. Des Ave Maria sortent de gorges étreintes. Place Saint-Michel, les badauds silencieux et debout communient avec des catholiques à genou.

 

« Je veux voir, raconte l’historien de l’art Adrien Goetz. Ce qui frappe c’est l’odeur, dans ce vent qui fait tout redouter. Des coups secs tombent dans le silence : les poutres craquent. De l’autre côté du fleuve, on les entend. »

 

Malgré les risques d’effondrement, les sapeurs-pompiers luttent sans répit. Vers 21 h 30 des flammes sont signalées dans la tour nord.

(Photo Stéphane de Sakutin, AFP)

José Vaz de Matos avertit : « Si les huit cloches tombent, elles emporteront toute la voûte et la cathédrale s’effondrera comme un château de cartes. » Malgré les risques, un « commando de choc » est envoyé en haut des tours, pour renforcer le rideau d’eau et pour éteindre le feu.

Les flammes ont-elles pénétré dans le beffroi nord ? Elles l’ont pour le moins pourléché.

(Photo Thomas Samson, AFP)

 

Arrivée en haut, la quinzaine de pompiers marche sur un plancher instable posé sur une charpente en flammes sans possibilité de s’amarrer pour amortir une chute éventuelle.

 

Jean-Marie Gontier remonte pour un nouveau « tour du feu ». Est-ce là qu’il apparaît sur une vidéo qui va faire fantasmer les complotistes sataniquement à l’œuvre dès les premières minutes ?

 

Un homme en gilet fluo jaune alors qu’il n’y a plus d’ouvrier sur le site ! « No workers onsite. Who tf  [the fuck] is this? » — qui est-ce, bordel !? — touitte un compte anglophone. En espagnol comme en italien d’autres internautes s’interrogent sur ces « très troublantes images ». Meyer Habib, député centriste, s’en mêle et y va de son couplet « : « Accident ou attentat criminel ? Aucune piste à exclure #NotreDame
Fermeture du chantier à 17h- feu à 18h50- présence d’ouvriers, pourquoi ? Plusieurs départs de feu ? Incendie de #SaintSulpice, 3 églises vandalisées/jour…
La vérité seulement la vérité ! »

 

Fake news, bien sûr, bullshit ! Les Pompiers de Paris sont catégoriques. C’est l’un des leurs, le général Gontier qui effectue un point de situation. En tant que chef des opérations de secours, il porte un gilet jaune qui le distingue des autres soldats du feu. Rien de suspect dans cette capture d’écran floue à souhait.

 

L’officier supérieur revient à 22 h et lance : « Elle est sauvée. » Il parle de Notre-Dame. Le commando a pu établir dans le beffroi les moyens hydrauliques nécessaires. Pendant ce temps, à l’extérieur, leurs collègues continuent d’attaquer massive les 3000 m2 de toiture en feu. Au bout d’un quart d’heure, le commando gagne la bataille et les flammes faiblissent. La survie de la cathédrale s’est jouée en quelques minutes.

 

La cathédrale de la capitale est blessée — des médecins hésiteraient entre « urgence absolue » et « pronostic vital engagé ».   Les pompiers, eux, laissent les mots à la caserne et luttent, opiniâtres, la lance à la main.

(Photo Stéphane Lemouton, Bestimage)
(Photo Stéphane Lemouton, Bestimage)
(Photo Cyril Moreau, Bestimage)

Perchés dans leurs nacelles, les pompiers arrosent le toit. Il faut les relever toutes les quarante minutes, le temps de vie de leur bouteille d’air.  Parfois à un mètre des murs, ils sont exposés à une chaleur de 100 à 200 degrés, veillant à contrôler l’effet des lances pour ne pas mettre en péril l’édifice.

Elsa Freyssenet des Échos, qui a reconstitué ces heures terribles explique : « L’usage de la lance est très technique. Un jet à haut débit a un effet mécanique d’écrasement du feu mais peut faire des dommages. Ordre est donc donné de passer au-dessus des rosaces pour les préserver. Ceux qui sont postés plus loin du centre du brasier utilisent, eux, un jet diffus destiné à inonder les parties de l’édifice encore intactes afin qu’elles résistent au feu. Mais là encore, l’eau peut faire des dégâts. Alors, une fois l’incendie circonscrit, l’arrosage est modéré afin de protéger les tableaux pas encore décrochés. »

 

Doigt de Dieu ou facteur chance, enfin : l’échafaudage qui entourait la flèche et les deux ogives croisées qui tiennent la voûte entre la flèche et les tours ont résisté. S’ils avaient flanché, tout s’écroulait. Malgré le brasier, ça a résisté !

(Photo Cyril Moreau, Bestimage)

 

Filmée par un drone, Notre-Dame, fragilisée mais debout, se présente comme une croix couleur rouge sang.

 

Le combat cessera à 4 h, le mardi matin et, cette nuit-là, non contents de gagner une course contre la mort d’un chef d’œuvre gothique, les sauveteurs ont participé à une course au trésor !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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