C’était il y a trois mois. (5)

L’Incendie, Notre-Dame vivra

Ne pas sauver que des pierres… En luttant contre l’incendie de Notre-Dame, les Pompiers de Paris n’empêchent pas seulement un édifice de s’effondrer.

Le symbole doit rester debout.

 

De plus, si la cathédrale est vide d’occupants ce 15 avril 2019, quand commence le combat, elle est pleine d’œuvres d’art et recèle un trésor, le Trésor.

Chefs d’œuvre en péril ! Dans toute guerre, il y a des équipes consacrées au patrimoine et à la culture, comme le racontent, par exemple, les films Le Train avec Burt Lancaster et Monuments Men avec George Clooney.

 

À Notre-Dame, ces hommes ont existé. Quand l’ordre a été donné à tous ceux qui combattaient le feu à l’intérieur de sortir, tous l’ont fait, sauf….

Dix pompiers partis en éclaireurs à la recherche de reliques sont restés. Ils sont dans la sacristie avec pour mission de sauver quelques bouts de tissu et de bois, mais pas n’importe lesquels.

Il y a là la tunique de Saint-Louis à une seule manche…

(Photo Patrick Kovarik, AFP)

… et la couronne d’épines du Christ.

 

Ajoutez un clou de la Passion de 9 cm de long.

(Photo PL, non contractuelle)

 

Pendant que les flammes gagnent, ces reliques sont extraites d’un coffre et sorties de la cathédrale.

Toute la soirée, des soldats du feu (dont l’aumônier catholique, le père Fournier), des membres de l’Archevêché, (dont l’intendant), des fonctionnaires du ministère de la Culture (dont un conservateur) ont participé à cette périlleuse course au trésor.

L’aumônier s’est fixé deux objectifs : d’abord, « sauver la couronne d’épines et les reliques de la Passion », puis « sauver Jésus » en récupérant le Saint-Sacrement, comme il le racontera à Aujourd’hui en France.

Il se rend compte de la difficulté d’accéder à la première, précieusement conservée à Notre-Dame depuis 1806. Il faut un code pour ouvrir un coffre se trouvant sous le reliquaire. Et les pompiers ne l’ont pas. Avec un colonel de la brigade, ils cherchent « désespérément » la personne qui le détient. « Ça nous a pris un certain temps », souffle l’aumônier.

Parallèlement, une autre équipe parvient à trouver un intendant en possession du précieux code et met la couronne d’épines en lieu sûr. « Ils nous ont devancés sur cette affaire-là », sourit le père Fournier.

Il y a d’autres œuvres d’art à sauver. Avec ses compagnons de mission, Jean-Marc Fournier en dresse la liste. Tout en haut, « une vierge à l’enfant qui est dans la deuxième chapelle en rentrant à droite ». Il faut agir vite. Dans la cathédrale, tombe « une pluie irisée de plomb fondu ». « On voyait clairement l’endroit où la flèche est tombée », se souvient-il.

Méthodiquement, la petite équipe inspecte les moindres recoins du monument, détermine quelles sont les œuvres à sauver prioritairement. « Les pièces de trop grande dimension, trop lourdes ou inaccessibles » n’en font pas partie. Plus tard, la situation devenant trop dangereuse, la mission est interrompue. « On a fini notre périple avec un tableau représentant les martyrs de Corée, et un très grand du XVIe ou XVIIe. C’est la plus grande pièce qu’on a sortie. »

Le père Fournier n’oublie pas sa seconde mission : sortir de Notre-Dame le Saint-Sacrement, les hosties consacrées, représentant pour les catholiques le corps de Jésus-Christ. Elles sont dans deux endroits, dont l’un est désormais inaccessible. Il retourne à l’intérieur et réussit à récupérer les autres qui étaient « dans un tabernacle dans la chapelle Saint-Georges ». Seul dans la cathédrale, entouré par des « vapeurs d’eau, les pluies orangées et rouges qui tombaient », il va alors faire « un grand signe de croix ».

« J’ai invité Jésus à s’occuper de sa propre maison s’il ne voulait pas se retrouver sur le bord du canal Saint-Martin avec une “tente 3 secondes“ [abri de toile de la marque Quechua qui accueille les migrants] pour finir la nuit », dit-il plaisamment. Au même moment, la tour nord, menacée par les flammes, risque de s’effondrer et d’emporter sa sœur jumelle. L’action des sapeurs-pompiers, insiste-t-il, a permis d’éviter la catastrophe. « Je veux y voir aussi l’action du Christ qui est intervenu pour dire que la plaisanterie avait assez duré et qu’il avait d’abord aidé des blessés à évacuer, avant de prier sur le corps des morts : « [J’ai donné] l’absolution collective, comme l’Église m’y autorise », commente-il.

À la chaîne catholique KTO, le prêtre-pompier veut trouver une morale chrétienne au drame : « Nous avons commencé le Carême en imposant des cendres et en disant “Souviens-toi, homme, tu es poussière et tu retourneras à la poussière”. Et bien c’était exactement un Carême en miniature. » Il explique: « La cathédrale était en train de retomber à la poussière, non pas pour disparaître complètement, mais comme pour les Chrétiens, pour renaître plus belle et plus forte encore. » De sa bouche aussi sort le mot « enfer ».

Le saint bric-à-brac est conduit dans trois camions escortés à l’Hôtel de Ville, à deux pas de la cathédrale. Dans la pénombre, les agents municipaux déchargent les œuvres sauvées. Elles sont entassées salle Saint-Jean. Des candélabres, prie-dieu et croix, des tableaux emballés à la va-vite, une statue emmaillotée façon momie rappellent la tombe de Toutankhamon le jour où lord Carnavon la découvre.

(Photo Henri Garat, AP)

 

Sont présents autour de la maire, le ministre de la Culture, Franck Riester, et Marie-Hélène Didier, conservatrice des monuments historiques en charge des œuvres de Notre-Dame, qui ne peut retenir ses larmes.

(Envoyé spécial, France 2)

 

En urgence, le coffre-fort de la mairie de Paris sert d’écrin, avant un transfert au musée du Louvre.

Il reste deux mille œuvres à évacuer. Il faut vider les armoires, les vitrines, les tiroirs et envelopper tant d’objets liturgiques — calices, encensoirs, ciboires, et puis les crucifix, les soutanes…

 

Revenue dans sa cathédrale, Mme Didier retrouve le sourire : « Tout le trésor est conservé. »

En revanche, le coq plein de reliques qui terminait la flèche, lui aussi œuvre de Geoffroy-Dechaume, semble perdu corps et biens.

Descendu de son TGV à Montparnasse en fin de soirée, face à la catastrophe, Philippe Villeneuve songe déjà à la reconstruction. Arrivé à Paris à 22 h 34 et à 23 h sur le parvis, l’architecte qui veille sur la cathédrale de Paris, sait que la voûte risque tomber. Il se souvient aussi qu’à Reims, la cathédrale a été victime des bombardements allemands au cours de la Première Guerre mondiale et qu’aujourd’hui, « on la voit toujours dans sa splendeur ».

Vers 23 h 30, Emmanuel Macron est de retour au chevet de la cathédrale, toujours accompagné de son épouse.

Le chef de l’État est encore avec le Premier ministre mais aussi avec la maire de la Ville Lumière et l’archevêque de Paris à qui il donne l’accolade devant le brasier, symbolisant l’unisson de la nation et de l’Église.

Sur le parvis, les premiers mots du président sont pour les soldats du feu, « leur courage, leur professionnalisme et leur détermination ». Il poursuit : « Je veux leur dire le remerciement de la nation tout entière. Grâce à leur engagement et à celui de l’ensemble des services de l’État, le pire a été évité. » Et puis, après avoir pensé aux « catholiques de France et de partout dans le monde, en particulier en cette Semaine sainte », il se montre volontariste : « Notre-Dame, c’est notre histoire, notre littérature, notre imaginaire, le lieu où nous avons vécu tous nos grands moments, nos épidémies, nos guerres, nos Libérations. C’est l’épicentre de notre vie, l’étalon d’où se mesurent nos distances. Cette histoire, c’est la nôtre. Et elle brûle. Mais cette cathédrale, il y a plus de huit cents ans, nous avons su l’édifier et, à travers les siècles, la faire grandir et l’améliorer. Alors, je vous le dis très solennellement ce soir : cette cathédrale, nous la rebâtirons, tous ensemble, et c’est sans doute une part du destin français. Le projet que nous aurons pour les années à venir, et je m’y engage. Dès demain, une souscription nationale sera lancée, et bien au-delà de nos frontières. Nous ferons appel aux plus grands talents. Nous rebâtirons Notre-Dame parce que c’est ce que les Français attendent, parce que c’est ce que notre histoire mérite, parce que c’est notre destin profond. »

Le président a parlé un peu plus de quatre minutes.

Alors que le feu est maîtrisé mais pas éteint, les officiels demandent à entrer dans la cathédrale. Tous se tournent vers l’expert du ministère de la Culture, José Vaz de Matos, qui ne s’y oppose pas : il n’y a plus de risque d’effondrement. La photographe officielle de l’Élysée immortalise l’instant.

(Photo Soizic de la Moissonnière)

Tandis que des flammes persistent et que l’eau dégouline de partout, la vue du ravage inquiète mais tant semble épargné.

Cette photo prise le lendemain mêle le pire (les gravats au pied de l’autel) et le meilleur (la croix suspendue épargnée).

Avant que le jour ne poigne, les pompiers viennent à bout de l’Incendie.

(Photo Eric Feferberg, AFP)

Ouf !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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