L’empereur sacré à Notre-Dame

 

Le 2 décembre 1804, Notre-Dame se met sur son 31… La cathédrale est dégagée des constructions voisines pour accueillir une grande place et permettre aux Parisiens de se rassembler pour assister à un événement magistral.

Surtout, elle s’offre un lifting — pardon pour l’anachronisme, car elle ne paie pas de mine. L’édifice est lugubre. Abîmé par la Révolution et pas encore restauré, il est dans un sale état. En réalité, il lui faut cacher sa misère sous un sérieux maquillage.

Les architectes impériaux, Charles Percier et Pierre Fontaine, sont à l’œuvre. Les murs sont blanchis à la chaux, des décors éphémères et des drapeaux pris à l’ennemi à Austerlitz masquent les délabrements. Des rideaux et tentures aux abeilles d’or recouvrent les murs et les piliers. La pierre disparaît sous du carton imitant le marbre. Un voile cache la voûte de la cathédrale. Des tribunes de trois étages sont dressées pour accueillir les dignitaires du régime. Cela permet aussi de gommer le style gothique jugé vieillot.

Devant la façade, un arc triomphal est dressé reposant sur quatre colonnes dont deux symbolisent les dynasties mérovingienne et carolingienne et deux autres les « bonnes villes de France ». Au passage, gommés les Capétiens.

(Cet arc de Triomphe préfigure celui du Carousel que Percier et Fontaine vont construire, cinq ans plus tard, aux Tuileries.)

 

Toujours à l’extérieur, une rotonde est édifiée à droite de la façade arrière. Extension éphémère de la cathédrale, elle permet au couple impérial, au Pape et aux protagonistes importants de la cérémonie, de descendre de leur équipage et de rejoindre l’archevêché (pour y revêtir les vêtements de la cérémonie), tout en étant protégés de la neige, de la pluie, ou encore du vent glacial.

 

À l’intérieur de Notre-Dame, un grand trône est installé dans la nef.

Avec Henri VI d’Angleterre, Napoléon 1er est le seul souverain sacré à Notre-Dame de Paris. Grandiose décor pour un gigantesque destin.

 

Ce 2 décembre, l’ancien petit général corse est déjà empereur des Français depuis sept mois. Un sénatus-consulte du 28 floréal An XII (18 mai) lui a confié sous ce titre le gouvernement de la République. Le peuple a confirmé par un plébiscite en acceptant à 99,9% l’« hérédité de la dignité impériale ».

 

Il lui faut davantage. Lui qui maîtrise l’art du symbole, veut s’inscrire dans la longue lignée des souverains, gagner en prestige en Europe et réconcilier les catholiques français avec l’Église.

 

Par-dessus les rois, il entend retrouver Charlemagne, sacré par le Pape en 800. Il songe d’ailleurs à organiser son apothéose à Aix-la-Chapelle, mais Paris est parfait, rompant avec la monarchique cathédrale de Reims et son évêque. À lui le souverain pontife, qu’à 35 an s il réquisitionne pour trôner légitimement aux yeux de Dieu. Pie VII, qui a l’âge d’être son père, 64 ans, se prête à cette mise en scène en venant du Vatican, dans l’espoir d’obtenir un arrangement sur le Concordat (en vain). Les Français suivent aussi, espérant, eux, en finir pour toujours avec les Capétiens.

 

Le spectacle peut commencer.

Dehors, le thermomètre affiche — 3°, le brouillard s’ajoute au ciel gris et le vent du nord souffle. Les invités qui se pressent devant la cathédrale grelotent. Tout autour, les balcons ont été chèrement loués pour jouir d’une bonne place.

Réveillés par les cloches sonnant à toute volée à 6 h du matin, les Parisiens sortent de chez eux. Un demi-million de personnes admirent le cortège impérial d’une quarantaine de carrosses du palais des Tuileries à Notre-Dame. Celui de Napoléon et Joséphine est couvert d’or et tapissé de velours blanc à l’intérieur, de velours vert brodé de l’initiale N à l’extérieur, et surmonté d’une couronne d’or portée par quatre statues d’aigles. Tiré par huit chevaux, il est précédé de dix mille cavaliers, chasseurs, cuirassiers et mamelouks.

 

L’empereur est habillé de « bas de soie brodés en or, avec la couronne impériale au-dessus des coins ; brodequins de velours blanc lacés et brodés en or ; culotte de velours blanc brodée en or sur les coutures ; avec boutons et boucles en diamants aux jarretières ; la veste aussi de velours blanc brodée en or, boutons en diamants ; l’habit de velours cramoisi avec parements en velours blanc brodé sur toutes les coutures, fermé par-devant jusqu’en bas, étincelant d’or. Le demi manteau aussi cramoisi, doublé de satin blanc couvrant l’épaule gauche et rattaché à droite sur la poitrine avec une double agrafe en diamants. » (Princes, princesses, ministres, sénateurs, conseillers d’État, tous portent une tenue dessinée par Isabey).

 

Napoléon n’endosse le lourd manteau en velours cramoisi doublé de satin blanc et d’hermine, qu’à son arrivée à l’archevêché après un passage à la rotonde

 

Le couple entre dans le chœur de la cathédrale comble peu avant midi.

 

La cérémonie est organisée par Jean-Baptiste Isabey, un ancien élève de David — celui qui l’immortalisera. Elle dure tout l’après-midi et certains des douze mille invités — dont nombre d’athées et de régicides — grignotent ou boivent discrètement pour se réchauffer. Plus de quatre cents musiciens et choristes remplissent les deux côtés de la nef, sous la direction de Jean-François Le Sueur, directeur de la chapelle impériale des Tuileries.

 

Au programme le sacre et le couronnement. Par le premier, le pouvoir religieux sur Terre, Pie VII, reconnaît l’autorité de Napoléon 1er sur la population qu’il gouverne. Par le second, la population reconnaît le pouvoir du même sur elle pour la gouverner.

 

Pour résumer les temps forts des interminables heures d’une cérémonie brouillonne et dénuée de spiritualité, disons que le pape a béni le couple et les emblèmes impériaux — anneau, épée, manteau main de justice, sceptre et couronne — ; que les deux hommes se sont donné l’accolade ; que Napoléon a ravalé le successeur de Saint-Pierre au rang de figurant (qui l’avait accepté) pour la couronne — diadème de feuilles de chêne et de laurier en or, glands et fruits en diamant — qu’il a posé lui-même sur sa tête ; qu’il a couronné son épouse à genoux devant lui ; que l’empereur a prononcé son serment où il jure de « gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français » ; que le héraut d’armes a proclamé à la fin : « « Le très glorieux et très auguste Empereur Napoléon, Empereur des Français, est couronné et intronisé. Vive l’Empereur ! » 

 

Quand le héros sort de Notre-Dame, une salve de cent-un coups de canon retentit et le dernier mois de l’année 1804 n’est que fêtes et réjouissances à Paris.

 

Demain, le travestissement de la vérité par Jacques-Louis David avec la cathédrale comme seul témoin survivant !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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