Naissance d’une antonomase

 

L’Incendie n’a pas fait qu’émouvoir le monde… Il pourrait ajouter une expression à notre vocabulaire : attendez-vous à entendre parler d’un « Notre-Dame » — oui au masculin, de surcroît.

 

Ce serait une antonomase. Toute honte bue, le signataire de ces lignes en est un spécialiste. C’est avant la fin du siècle dernier (!) que j’ai publié Du bruit dans Landerneau, dictionnaire des noms propres du parler commun, chez Arléa. Il s’agit d’un recueil de ces expressions — du grec  antonomazein « appeler d’un nom différent », de anti- « à la place de », et onomazein « nommer », de onoma « nom » — figures de style où un nom propre devient commun, perdant symboliquement ou non sa majuscule. Pour nous en tenir à la littérature, Molière nous a offert Harpagon (un avare) et Tartuffe (un hypocrite) ; Hugo, Gavroche (le titi parisien) et Cosette (une enfant maltraitée).

 

Dans une série estivale consacrée à des Vies de Château, Le Monde raconte cette semaine le drame vécu par le propriétaire d’un château-hôtel 3 étoiles à Fourgès, dans le Gers. Le 9 mars 2009, son établissement prend feu alors qu’il doit rouvrir le lendemain pour la saison. La toiture partie en fumée, tout le centre ruiné de haut en bas. « La nuit durant, écrit le reporteur, Gabriel Richalot, M. Lesaffre et son épouse, Maria, assistent impuissants, à l’incendie de leur château. Ce mini-Notre-Dame, c’était il y a dix ans. » (édition du 26 juillet)

 

Toute nouvelle, toute fraîche, la voilà : « un Notre-Dame ». Ce nom composé aux éléments indissociables est déjà une expression figée — du type série noire, cordon bleu, carnet rose, peau-rouge, éminence grise… Ne pouvant être interprétée au pied de la lettre, les formules ne sont pas davantage modifiables.

 

Notre-Dame, ce n’est pas une femme qui est nôtre. C’est Notre-Dame. Mais, lexicalisée, elle définirait, à la suite du sinistre du 15 avril, un événement aussi dramatique que spectaculaire, aussi soudain qu’inattendu. Le pli va-t-il être pris et l’expression adoptée ? « Une Notre-Dame » — au féminin, cette fois — va-t-elle aussi se créer pour désigner un chef d’œuvre en péril ? La vie le dira.

 

Les lieux sont propices à féconder le vocabulaire : de la Bérézina au Déluge, de Byzance à Yalta, de Fort Knox à la ligne Maginot, de Charybde et Scylla à Sodome et Gomorrhe. Et pour rester à Paris, la cathédrale aura-t-elle longtemps la bonne santé du Pont-Neuf (Solide comme le) et sa restauration devra-t-elle passe par un nouveau Grenelle (réunion au sommet où tous les dossiers sont mis sur la table) ?

 

Notre-Dame de Paris rejoindra-t-elle dans l’imaginaire Rome brûlée par Néron en 64 ou Reichstag à Berlin par les nazis en 1933 ?

 

Une langue, ça vit, ça s’enrichit sans cesse — même des malheurs du monde.

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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