Contempteurs du grand Victor

 

Quand elle s’y met, l’Église catholique sait se mettre le doigt dans l’œil… L’Index librorum prohibitorum (Index des livres interdits) s’enrichit en 1838 de Notre-Dame de Paris. Cette liste vaticane (en vigueur de 1559 à 1966) a pour vocation d’empêcher la lecture de livres jugés immoraux ou contraires à la foi, pernicieux.

 

Pas mieux : Honoré de Balzac n’a pas qu’estime et admiration pour Hugo — qui le lui rend bien. Dans une lettre à son ami Samuel Henry Berthoud, le 19 mars 1831, il étrille le roman : « Je viens de lire Notre-Dame — ce n’est pas de M. Victor Hugo auteur de quelques bonnes odes, c’est de M. Hugo auteur d’Hernani — deux belles scènes, trois mots, le tout invraisemblable, deux descriptions, la belle et la bête, et un déluge de mauvais goût — une fable sans possibilité et par-dessus tout un ouvrage ennuyeux, vide, plein de prétention. »

 

Plusieurs critiques et écrivains, même élogieux, regrettent un manque de spiritualité. Ils anticipent ce que Mauriac dira de la Recherche proustienne — « Dieu est terriblement absent. » Ainsi, Sainte-Beuve : « Il manque un jour céleste à cette cathédrale ; elle est comme éclairée d’en bas par des soupiraux d’enfer ».

Alphonse de Lamartine, dans lettre à l’auteur, le 1er juillet 1831, qualifie Hugo de « Shakespeare du roman » et son livre d’« épopée du Moyen Âge », mais il le juge « immoral par le manque de Providence assez sensible ».

 

Autre contempteur, John Ruskin, lui aussi dans une lettre à un ami, Frederic James Furnivall, le 22 mai 1855 : « Avez-vous déjà lu Notre-Dame de Paris ? Je crois tout simplement que c’est le livre le plus dégoûtant que l’on ait jamais écrit, et qui, dans l’ensemble, a causé plus de mal et de violence que tous les autres livres français que je connaisse. […] Pour un poison parfait, terne, sans vertu, stupide, mortel, lisez Victor Hugo. »

 

Marcel Proust également égratigne l’œuvre. D’abord dans la préface de sa traduction de la Bible d’Amiens, précisément du Britannique : « Mais il est temps d’arriver à ce que Ruskin appelle plus particulièrement la Bible d’Amiens, au Porche Occidental. Bible est pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d’Amiens n’est pas seulement, dans le sens vague où l’aurait pris Victor Hugo, un livre de pierre, une Bible de pierre : c’est « la Bible » en pierre »

C’est suivi d’une note : « Mlle Marie Nordlinger, l’éminente artiste anglaise, me met sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française. »

Il en remet une couche en 1921, dans ce qui va devenir Contre Sainte-Beuve : « Le poète qui aurait pu être imagier d’une cathédrale, ce n’est pas le faux moyenâgeux Hugo… »

Admirateur sans bornes de Victor Hugo, Auguste Vacquerie efface d’une forte formule ces vacheries (dans Mes premières années de Paris, 1872) : « Les tours de Notre-Dame étaient l’H de son nom. »

 

Belle image !

 

Foi d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

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