Le vol de l’Aigle vers Notre-Dame

 

Quelle est l’ambition de Napoléon quand il quitte l’Île d’Elbe en 1815 ? L’empereur qui a abdiqué veut reprendre le pouvoir. Son horizon affirmé est le lieu où il a été sacré empereur : Notre-Dame de Paris.

 

Dans son exil du palais de Porto-Ferrajo qui dure puis dix mois, il prépare « l’invasion d’un pays par un seul homme », comme l’écrira François-René de Chateaubriand. Même si l’île française, 224 km2 entre la Corse et l’Italie, est sous sa souveraineté, principauté puis royaume, elle n’est pas à la taille impériale.

 

Le 25 février, il prépare trois déclarations. La première est adressée au peuple et la deuxième, à sa Garde. La dernière, à l’armée est un appel au ralliement : « Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. La victoire marchera au pas de charge ; l’Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. Alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices. Alors vous pourrez vous vanter de ce que vous avez fait. Vous serez les libérateurs de la patrie. »

 

Nous y voilà. Avec cette destination beffrois, l’Europe va connaître l’effroi.

 

Le 26 février, à 21 h, Napoléon appareille sur le brick l’Inconstant. Cent-vingt hommes l’accompagnent ainsi que sept cents autres sur quatre trois-mâts (l’espéronade la Caroline, la polacre le Saint-Esprit et les chebecs l’Etoile et le Saint-Joseph) et deux felouques (l’Abeille et la Mouche). Pour tout armement, quatre canons. La mer est calme, le vent faible, le continent atteint lentement.

 

Le 1er mars, débarquement à Golfe-Juan. L’«envahisseur » esseulé est accueilli en héros. C’est le début de ce qui sera nommé les « Cent Jours ».

Le 2, bivouac dans les dunes. Bâton à la main, le conquérant passe à Saint-Vallier-sur Thiey, Escragnolles et Séranon.

Le 3, il passe à Castellane et couche à Barrême.

Le 4, il est à Bédéjun, Digne et passe la nuit au château de Malijai.

Le 5, il franchit la Durance et arrive à Sisteron. Le soir, il arrive à Gap entouré d’une foule enthousiaste.

Le 6, il dort à Corps.

Le 7 mars, arrivée à Grenoble. Le colonel envoyé pour l’arrêter se rallie à lui. « Jusqu’à Grenoble, dira Napoléon, on me traita d’aventurier. À Grenoble, je fus prince. »

Le 9, Bourgoin.

Le 10, Lyon où, le 11, il prépare les décrets qui rétablissent son pouvoir et, le 12, il reçoit les municipalités environnantes. Louis XVIII règne encore officiellement.

Le 13, Villefranche et Macon.

Le 14, Tournus et Chalon.

Le 15, Autun.

Le 16, Avallon.

Le 17, Auxerre où, le 18, il reçoit le maréchal Ney.

Le 19, Joigny, Sens et Pont-sur-Yonne.

Le 20, ultime étape : Moret, Fontainebleau et Paris. Le soir, il est aux Tuileries, quelques heures après le départ des Bourbons.

 

Au fait, qu’en est-il de ces titres montrant l’évolution d’une presse opportuniste ?

L’Ogre de Corse a débarqué

Le tyran abhorré des Français s’avance vers Digne.

L’usurpateur semble vouloir marcher sur Paris. Bonaparte est à Grenoble.

Napoléon Bonaparte arrive à Tournon.

Napoléon couche à Fontainebleau.

Sa Majesté l’Empereur est arrivé hier soir aux Tuileries.

 

Pure légende. Ils ne sont pas dans l’officiel Moniteur, encore moins « dans tous les journaux », comme on le dit et le colporte. Georges Blond a épluché la presse d’alors. Résultat : « Les Français ont appris officiellement et à la fois par le Moniteur que Napoléon Bonaparte avait débarqué et qu’il fallait lui « courir sus ». Ensuite, à intervalles et assez brièvement, quelques informations sur la progression vers Paris, connue par les lettres ou télégrammes des préfets. Napoléon y est appelé Bonaparte (plus rarement Buonaparte) ou Napoléon Bonaparte, cela du Golfe Jouan à Paris. J’ai sous les yeux la photocopie de la première page du Moniteur daté précisément du 21 mars 1815, voici les premières lignes : « Paris, 20 mars. Le Roi et les princes sont partis dans la nuit. S.M. l’Empereur est arrivé ce soir à 8 heures dans son Palais des Tuileries. »

 

Réalité en revanche : de son aire d’Elbe, de clocher en clocher, l’Aigle a bien atteint son but, Notre-Dame et ses tours.

 

Parole d’incroyant…

Patrice Louis

 

 

 

 

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